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Robert Moray,
Stratège militaire, Diplomate, Espion,
Juge, Philosophe, Naturaliste, Fondateur
de la Royal Society et maçon non-opératif, initié en 1641

Signature de Robert Moray Sceau de Robert Moray Charte de la Royal Society

Nous tenons à remercier Patrick Sautrot pour cette conférence exceptionnelle qu'il a bien voulu donner dans notre Loge au grand plaisir de tous ses membres et de ses très nombreux visiteurs.
Patrick Sautrot est non seulement un chercheur avisé mais ausssi un anglisciste et le traducteur préféré de David Stevenson à qui l'on doit tant dans la compréhension des sources de la maçonnerie.
Patrick nous livre ici en avant-première une partie des travaux du Professeur Stevenson, en attendant la parution très prochaine et très attendue d'un nouvel ouvrage.


Cette planche est basée sur les travaux de recherche du Professeur David Stevenson,, qui ont fait l’objet d’une communication à La Société des Antiquaires d’Écosse sous le titre " La Maçonnerie, le symbolisme et l’Éthique dans la vie de Sir Robert Moray, Membre de la Royal Society ",complétés du chapitre consacré à Moray dans " Les Origines de la Franc-Maçonnerie, le Siècle de l’Écosse, 1590- 1710 "
Outre la traduction, mon travail a consisté à organiser et synthétiser la masse d’informations contenues dans ces 2 travaux, représentant environ 70 pages.
J’ai donc dû les contracter en une dizaine de pages, en me concentrant sur les aspects symboliques et éthiques qui rendent ce Frère proche de nous.
Né sous le règne de Jacques 1er de Grande-Bretagne, Sir Robert Moray, au cours de sa carrière servit successivement le Roi Catholique de France - Louis Xlll, les Presbytériens Covenantaires, et les Rois Épiscopaliens Charles 1er et Charles ll - dont il devint l’ami.
Une vie aussi riche nécessiterait plus d’une planche, et celle-ci ne prétend nullement à l’exhaustivité.


Robert Moray naquit en 1607 ou 1608, fils de Sir Mungo Moray of Craigie, petit noble du Perthshire. On ignore pratiquement tout de son enfance et de ses études, sauf par de rares anecdotes citées dans des lettres qu’il écrivit dans sa vie ultérieure. Mais celles-ci révèlent l’apparition précoce de deux passions essentielles qui devaient l’accompagner sa vie entière :
la science et la technologie d’un côté, et l’éthique de l’autre. Il considérait cette dernière comme la plus importante, mais les deux étaient inséparables dans son esprit.

En philosophie, Moray était un stoïcien chrétien. Et en 1658, il déclara à un ami " cela fait maintenant 31 ans que mon sujet d’étude consiste à comprendre et réguler mes passions ".
La précision avec laquelle, tant d’années après, il datait à 1627 le début de ses efforts d’une vie pour parvenir au contrôle stoïque de ses émotions suggère qu’un tournant de sa vie et de sa vision était survenu, mais rien ne nous indique de quoi il s’agissait.
En matière d’ intérêts technologiques, Moray raconte qu’en 1623, il visita des travaux miniers à Culross. Beaucoup plus tard, en 1637, il était à Islington " en compagnie de certains ingénieurs qui prétendaient avoir un grand talent en matière d’aqueducs " qui déterraient de vieilles conduites d’eau en bois, et en posaient de nouvelles. Au moment de cette seconde référence, il ne parait pas inexact d’appeler Moray lui-même ingénieur. Il s’était embarqué dans une carrière au service de l’armée française, et il semble s’être spécialisé dans les sujets techniques,car lorsqu’il revint en Écosse après le déclenchement de la rébellion contre Charles 1er ( peut-être envoyé par le Cardinal Richelieu pour voir si la rébellion pouvait être exploitée pour servir les intérêts français ), les Covenantaires le nommèrent quartier-maître général de leur armée ( en 1640 ).

En 1640-41, l’armée covenantaire occupa le Nord de l’Angleterre, et le 20 Mai 1641, des membres de la loge maçonnique d’Édimbourg qui servaient dans la dite armée se réunirent à Newcastle. Ils procédèrent à l’admission dans leur loge comme Compagnons et Maîtres d’Alexander Hamilton, général d’artillerie, et de son ami Sir Robert Moray, quartier-maître général.

Pourquoi la Loge d’Édimbourg voulait-elle admettre Moray ? Et pourquoi voulait-il y être admis, et par la suite au fil de nombreuses années, attirer fréquemment l’attention sur ses liens maçonniques ?

Une chose évidente est que l’admission de Moray et Hamilton constituait un acte politique. Quelles qu’aient pu être ultérieurement les traditions maçonniques d’abstention de toute controverse politique, la loge, par l’admission des deux généraux rebelles, exprimait son soutien aux covenantaires. Mais il serait erroné d’interpréter ces admissions comme un simple geste d’approbation pour la cause, les admettant simplement à une sorte d’appartenance honoraire à la loge.

Si cela avait été le seul motif, le choix le plus évident eut été le commandant en chef des covenantaires, le général Alexander Leslie. Il était de loin le plus célèbre des chefs militaires covenantaires, et avait été fait bourgeois honoraire d’Édimbourg l’année précédente. Néanmoins le choix de la Loge se porta sur deux généraux relativement obscurs.
Mais ces deux généraux avaient en commun une chose qui les distinguait des autres officiers généraux : des connaissances et des fonctions scientifiques et techniques.

Les liens entre le métier des maçons et les connaissances techniques du quartier-maître général et du général d’artillerie sont évidents. De plus, en Écosse existait un lien institutionnel entre les maçons et l’artillerie. En de nombreuses occasions les maîtres des travaux du roi étaient aussi nommés maîtres-canonniers. Comme ( au moins en période de paix ) les canons étaient essentiellement situés dans les châteaux royaux, il était pratique de rendre les mêmes officiers responsables tant des bâtiments que des canons. Il peut aussi y avoir la une influence beaucoup plus ancienne. Le statut de l’architecture comme composante essentielle des sciences était de plus en plus affirmé. Cette tendance était en grande partie basée sur le regain d’intérêt pour Vitruve, et dans ses écrits fortifications et étude de l’artillerie sont considérés comme la responsabilité de l’architecte. Ainsi Moray et Hamilton, par leur formation en sciences militaires,
étaient virtuellement des maçons " opératifs ",si on considérait la maçonnerie comme englobant toutes les qualifications de l’architecte. Ces deux généraux techniciens étaient ceux que les maçons et autres artisans étaient le plus susceptibles de rencontrer et avec qui partager les mêmes intérêts. Leur offrir de rejoindre la Loge semble donc un geste naturel exprimant respect, amitié et solidarité.

Les quelques années suivantes de la vie de Moray furent aventureuses. En 1643, il fut fait Chevalier par le Roi, ce qui indiquait que l’épisode covenantaire de 1640-41 avait été pardonné. Mais au cours de la même année, il fut capturé par les force impériales alors qu’il combattait pour les français, et fut emprisonné en Bavière. En 1645, sa rançon fut payée. Il avait utilisé sa captivité pour accroître ses connaissances scientifiques par des conversations et correspondances avec des Jésuites érudits, parmi lesquels l’immense érudit hermétiste Athanasius Kircher, qui faisait autorité sur les mystères de l’Égypte ancienne.

De 1646 à 1653, Moray alterna entre implication dans les affaires militaires françaises et efforts pour aider le Roi vaincu Charles 1er et, après son exécution en 1649 ) son fils Charles ll. En 1646, il prit part à un complot visant à libérer Charles 1er que l’armée écossaise retenait en prison. L’année suivante, il était en Écosse pour assister à l’admission des médecins du Roi par la Loge d’Édimbourg. Quatre ans plus tard, il soutint le jeune Charles ll et les Écossais dans leurs tentatives de résistance à l’invasion anglaise. Il fut récompensé par sa nomination comme Lord clerc de justice et Lord des séances, bien que rien n’indique qu’il ait eu une quelconque formation juridique. La résistance aux Anglais fut un échec, mais en 1653 Moray était profondément engagé dans des complots royalistes secrets préparant une rébellion contre l’armée anglaise d’occupation. Lorsqu’elle survint, la révolte, à l’origine le soulèvement des Highlands de Glencairn en 1653-54, fut un fiasco, et après une période fugitive dans les îles Hébrides ( où il trouva le temps d’effectuer des observations sur les marées, envoyées par la suite à Kircher ), Moray s’embarqua pour le continent.
Ce furent pour lui des années de chagrin personnel autant que d’échec militaire. Moray avait épousé Sophia Lindsay, fille de Lord Balcarres, dont les manuscrits alchimiques et rosicruciens témoignaient de ses intérêts. En 1653, Sophia mourut en couches après de longues souffrances, réconfortée jusqu’à sa mort par son mari, dont on commenta la maîtrise stoïque et rigide, même dans ces circonstances.
De 1657 à 1660, Moray vécut en exil à Maastricht, se livrant essentiellement à des expériences chimiques.

Un simple examen de la carrière de Moray fait apparaitre une vie aventureuse et variée, mais sa présence en Loge n’est consignée que deux fois, en 1641 et 1647. Pourquoi alors est-il d’une importance majeure pour la compréhension de l’éthique de cette maçonnerie en émergence.
La réponse est dans le fait que Moray mentionna fréquemment son appartenance maçonnique dans sa correspondance, et alors qu’il ne trahit aucun des secrets impartis lors de son initiation, ces références révèlent une grande partie de ce que la maçonnerie signifiait pour lui. En cela, il est unique. Aucun des autres francs-maçons du XVlle siècle ne donne d’information de quelque sorte que ce soit sur la signification que la franc-maçonnerie avait pour eux. Elias Ashmole mentionna son initiation dans son journal, et James Ainslie subit un débat sur sa possession du Mot de Maçon dans les cours ecclésiastiques, mais aucun de ces cas ne révèle quoi que ce soit sur le sens de la maçonnerie pour l’initié.

Il convient cependant d’être prudent avant de généraliser sur la franc-maçonnerie du XVlle siècle d’après les renseignements fournis par Moray. Il était très sélectif dans le choix des aspects de l’Ordre qu’il discutait par écrit, et ne mentionnait jamais ni le Mot de Maçon, ni les Loges.

Le fait que Moray attacha de l’importance pendant de très nombreuses années à ses liens maçonniques est attesté par l’utilisation de sa marque maçonnique, le pentacle. Il apparait dans sa signature sur le registre de son admission à la Loge d’Édimbourg en 1641, incorporé au Y à la fin de son nom, et par la suite constitua une composante invariable de sa signature.
Mais même s’il nommait toujours le pentacle sa marque de Maçon, Moray l’avait adopté comme symbole ou emblème avant de devenir Maçon. On ne connait qu’un exemplaire de sa signature antérieur à son initiation, sur une lettre datée du 28 Mars 1641, et elle inclut le pentacle. La lettre ayant été écrite à peine quelques semaines avant son initiation, on pourrait en déduire que Moray se préparait déjà à devenir Maçon. Mais il est beaucoup plus probable qu’il l’avait déjà adopté pour d’autres raisons, et y ajouta ensuite une signification maçonnique. Robert Moray utilisait le blason des Moray d’Abercairney, dont il descendait, et celui-ci comportait 3 étoiles à 5 branches, et l’écu de sa famille comportait aussi une étoile.
Avant de définir la signification symbolique de son utilisation du pentacle, il convient d’examiner les différents usages qu’il en faisait.
Il apparait invariablement dans sa signature.
Il faut noter qu’après son anoblissement en 1643, il ne précéda pas sa signature de la lettre S (pour Sir ), ni ne l’ajouta à ses initiales pour signaler son nouveau statut, comme le faisaient les autres Chevaliers et Baronets écossais. Il s’agissait donc d’une décision de sa part de ne pas attirer l’attention sur les honneurs mondains, alors qu’il continuait d’afficher le pentacle qu’il expliquait comme signe d’appartenance à une organisation d’artisans.

Parfois, Moray utilise le pentacle seul comme signature, ou pour se référer à lui-même dans le texte de lettres. Il griffonnait souvent un pentacle sur les lettres, au-dessous de l’adresse. Il lui trouva également une utilisation pour ses correspondances politiques.
Moray expliquait le pentacle comme symbole personnel signifiant " AGAPA ", mais il acceptait aussi d’autres significations symboliques comme l’assimilation aux étoiles.
Il approuvait également la signification grecque de bonne santé et de bonne forme générale.
L’apposition sous l’adresse des courriers suggère qu’il l’envisageait comme salutation ou symbole de chance. Moray connaissait aussi d’autres significations comme référence à l’ Homme Debout, aux 5 plaies du Christ, ainsi qu’aux 5 points du Compagnon.
Voici, extraite d’un courrier, son interprétation personnelle :

" Ce caractère ou hiéroglyphe que j’appelle une Étoile est célèbre parmi les Égyptiens et les Grecs. Pour la partie égyptienne, je te renvoie aux ouvrages de Kircher cités dans mon dernier courrier. Les Grecs le considéraient comme le symbole de la santé et de la sérénité du corps et de l’esprit, composé des 5 majuscules qui forment le mot HUGEIA, et je lui ai appliqué les initiales de 5 mots qui résument la religion chrétienne, ainsi que la philosophie stoïque, qu’on peut toutes y découvrir sans contrainte, et forment le doux mot AGAPA, qui comme tu le sais, signifie " Aime " ou " Il aime ", c’est à dire l’Amour réciproque de Dieu et de l’Homme et ce même mot est l’un des 5 évoqués par les 5 lettres. Les autres sont GNOTHI,PISTEUEI, ANECHO,APECHO. »

La technique consistant à trouver des lettres dissimulées dans un pentacle était déjà ancienne, remontant au moins à l’époque de l’Empereur Constantin 1er. Elle avait été utilisée par Cornelius Agrippa et John Aubrey.
Après sa découverte du mot AGAPA, Moray l’utilise pour une acrostiche :

" AGAPA ( Il Aime )
GNOTHI (Sache ou gagne de la Connaissance )
ANECHO ( Reste constant ou endure )
PISTEUEI ( Il place sa confiance ou sa foi dans )
APECHO ( Abstiens-toi ou restreins-toi ) "

Anecho et Aspecho sont séparés dans l’acrostiche, mais réunis dans la lettre de Moray. On a suggéré qu’il pensait au célèbre slogan résumant le Stoïcisme " Anecho Kaï Apecho ", " Supporte et réfrène-toi ".

Ainsi dans la marque de Maçon de Moray, nous avons un résumé de l’éthique stoïcienne, platonicienne et chrétienne de Moray. On pourrait sans le déformer le traduire par " Aime Dieu et tes semblables, connais-toi toi-même , sois constant, aie la Foi, sois tempéré ".
Pour Moray, la Maçonnerie ( ou au moins sa marque ) signifiait fraternité et amitié, foi en Dieu et code éthique.


Si son intérêt pour le pentacle est la plus sûre indication de l’attachement maçonnique de Moray et de sa connexion avec sa philosophie de la vie, d’autres éléments confirment l’importance pour lui des concepts maçonniques. Un des plus étranges est lié à un drame dans sa vie mouvementée.
À la fin de 1653, alors qu’il s’activait à des intrigues royalistes dans l’ Écosse cromwellienne, une lettre prétendument écrite par lui fut remise à l’exilé Charles ll, dont le contenu indiquait que Moray complotait l’assassinat du Roi .
Deux lettres protestant de son innocence ont survécu.
Dans la première, il exalte sa loyauté envers le Roi. Dans la seconde, il utilise la symbolique maçonnique : il assure d’abord au Roi qu’il est prêt à endurer tout ce qui ne détruit pas le bon sens, même les pires afflictions. Il demande ensuite soit à être puni, soit à être innocenté des charges qui pèsent sur lui. Enfin, confiant en la sagesse royale, il conclut : " Puis m’ayant trouvé non-coupable, votre Majesté peut, ainsi qu’un Maître Bâtisseur le fait avec ses matériaux, disposer de moi comme elle l’entend. "

Serait-ce que Moray, en quête d’une manière originale d’insister sur son obéissance, utilise une métaphore maçonnique dictée par son intérêt pour l’Ordre ? C’est très probable, mais il est également possible qu’il ait pensé que le Roi reconnaitrait la référence maçonnique et la prendrait pour preuve de sa sincérité.
On trouve une autre référence à l’intérêt de Moray pour la Maçonnerie dans les archives hollandaises, le 10 ou le 20 mars 1659, juste un an après qu’il ait expliqué sa marque maçonnique à son ami Alexander Bruce :
" Sir Robert Moray, Chevalier, Conseiller Privé du Roi de Grande-Bretagne en Écosse, et Colonel des Gardes Écossaises au service de Sa Majesté le Roi de France ", parut devant les autorités municipales de Maastricht, " présenté par Éverard, Maître du Métier de Maçon. Il prêta le serment obligatoire de ce Métier, et le droit de Citoyenneté lui fut accordé conformément à la coutume ". Donc, pendant son exil, Moray avait pris contact avec les maçons opératifs hollandais, en quête d’antiques mystères, de connaissances pratiques, ou de fraternité.
Curieusement, il n’en dit rien à son ami Bruce.
Après la Restauration de 1660, il est installé à Londres, et on pourrait s’attendre à ce qu’il prenne contact avec des maçons opératifs anglais,
mais rien ne montre qu’il l’ait fait. Même s’il n’y avait pas à l’époque de Loges Maçonniques permanentes en Angleterre, il aurait pu, comme à Maastricht, contacter les Guildes de Métiers. Il aida son ami Bruce à obtenir des contrats de fourniture de pierres de sa carrière de Fife pour les travaux de construction royaux à Greenwich, et il raconte ses discussions sur les qualités de la pierre avec le Maître-Maçon du Roi et son principal adjoint. Cet intérêt était peut-être en partie inspiré par sa décision de rédiger une Histoire de la Maçonnerie. Plusieurs lettres de 1665 révèlent qu’il a commencé le travail, et également qu’il avait auparavant fait une tentative infructueuse.
Au 16 Septembre, il avait écrit " 24 pages in-quarto " mais n’avait couvert que 4 des 24 sujets qu’il voulait traiter.

Jusqu’ici, ont surtout été abordés les centres d’intérêt et les attitudes de Moray rattachés à la Renaissance tardive. Cependant sa carrière embrasse les décennies centrales du XVlle siècle, et il illustre également le changement de climat du débat intellectuel et les attitudes sociales qui s’affirmèrent lors des décennies suivantes.
Moray, même indirectement, a sa place dans l’histoire de la Science, car il prit une part essentielle à la fondation de la Royal Society à Londres en 1660.
À son retour à Londres, Moray fut reçu comme un vieil ami. Selon les témoignages " le Roi lui agrippa et lui serra les mains comme un frère ". On lui attribua un logement au Palais Royal, et il pouvait accéder régulièrement au Roi.
Son amitié étroite avec Charles ll facilita l’obtention d’une charte pour la Royal Society. Il en fut le premier Président et se livra à une activité intense d’encouragement et de promotion de ses activités lors de ses premières années. Il participait fréquemment au Conseil et à de nombreux comités, et entretenait une énorme correspondance scientifique, aidé en cela par sa connaissance du français, de l’allemand, du néerlandais et de l’italien.
L’apparition de la Royal Society indiquait un intérêt croissant pour l’investigation et l’expérimentation scientifiques, et le prestige grandissant de ces activités. Un français visitant Londres en 1664 fut abasourdi de trouver un homme aussi éminent que Moray réglant des télescopes ou se livrant à des expériences, mais son implication dans ces activités montre à quel point l’ancien mépris pour l’expérimentation en tant que travail manuel était en décli.
Un examen attentif de ses convictions et de ses valeurs est nécessaire pour comprendre comment et pourquoi il joua ce rôle avec tant de succès.
Le progrès scientifique lui importait pour des raisons tant spirituelles que pratiques. Servir de façon désintéressée faisait partie de son éthique. Les concepts de fraternité et d’amitié étaient pour lui essentiels, et le conduisaient à accorder une grande valeur à l’élément relationnel des activités de la Royal Society. En son sein, il trouva - et contribua à créer - le dévouement au progrès de la connaissance, combiné à l’amitié.

Les non-opératifs qui commencèrent à rejoindre les Loges écossaises au XVlle siècle cherchaient, pourrait-on dire, à la fois l’assurance d’un lien social, et l’avancement de la recherche de connaissances perdues et oubliées. On peut attribuer ces deux motifs à Sir Robert Moray, car son intérêt pour la Rose-croix et l’alchimie, non seulement nuançait son intérêt pour la science expérimentale, mais se combinait avec un grand intérêt et un grand talent pour un élément essentiel de la sociabilité: l’amitié.

Le terme Amitié est aujourd’hui assez vague, mais le culte platonicien de l’amitié au XVlle siècle en faisait une relation très intense et bien définie.
L’amitié était une relation intime, mais totalement dépourvue de sexualité entre individus de même sexe ou de sexes opposés. Beaucoup penseraient de nos jours qu’exclure le sexe était pure illusion, mais à l’époque cette distinction était acceptée.
Pour Jeremy Taylor, qui publia sur ce sujet en 1657, Amitié était la traduction la plus exacte d’ AGAPÉ. On se méfiait de l’ amour, et on lui préférait l’ amitié, plus fiable et plus durable. La correspondance de Moray
énonce clairement la haute valeur qu’il accordait à l’amitié. Elle était au coeur de son interprétation du pentacle / pentagramme, et il pensait même avoir fait de l’amitié une science: " Les règles de cette science sont d’amitié …"

Les témoignages sur le talent amical de Moray abondent. Selon un témoin, Charles ll disait de lui que Moray était " un homme bon qui ne faisait jamais de mal, mais s’efforçait d’être bon envers chacun, et n’avait jamais mal parlé de quiconque ".
Une telle conduite était inhabituelle au sein d’une Cour notoirement immorale et corrompue. Selon John Aubrey, Moray était " le seul à la Cour capable de faire le bien gratuitement par simple amitié ".
Lorsqu’il mourut soudainement en 1673, on découvrit qu’après des années de résidence à la Cour et de faveur royale, il ne possédait que quelques shillings, et sa réputation de philosophe véritable en fut confirmée. Le Roi ordonna qu’on l’enterre à l’Abbaye de Westminster et finança les funérailles.

Ce culte de l’amitié s’était développé à partir de changements d’attitude envers la religion surgis au milieu du XVlle siècle, accélérés par les guerres civiles de l’époque. Considérant les guerres comme des sommets de haine et de sang versé nés des concepts religieux doctrinaires qui déchiraient l’Europe depuis la Réforme, on cherchait de nouvelles approches.
Au sein de l’Église d’Angleterre, la tendance latitudinaire encourageait la religion personnelle, le rejet des querelles doctrinales, et la volonté de tolérer des pratiques religieuses différentes chez autrui.
Les croyances déistes se développèrent sur ce terrain, acceptant l’existence de Dieu, mais rejetant tout ou partie des religions révélées. Il était parfois difficile de distinguer le Déisme de l’Athéisme. Il devenait une vague sorte de religion naturelle qui devait beaucoup au Néo-Platonisme. Dans d’autres cas, tout en acceptant pleinement l’existence de Dieu, on abandonnait tout élément distinctement chrétien. Ces tendances déistes radicales influencèrent la Maçonnerie par la suite, mais chez Moray, le plus ancien maçon de tendance déiste connu, la religion restait spécifiquement chrétienne.Mais conséquence logique de ses convictions, la religion et sa relation à Dieu étaient affaires privées, et sa pratique publique de la religion consistait en un comportement éthique : amitié et charité.
Charles ll le laissait faire à sa manière, et disait plaisamment qu’il pensait Moray chef de sa propre Église.

La religion organisée avait disparu. Des sociétés bénévoles organisées, la Royal Society et la Loge maçonnique, au sein desquelles l’idéal d’amitié pouvait être mis en pratique l’avaient remplacée.



On ne peut considérer Sir Robert Moray comme un franc-maçon typique du XVlle siècle. Le fait qu’il révèle tant de ce que la Franc-Maçonnerie signifiait pour lui le rend unique. Mais il concentre dans sa carrière et ses centres d’intérêts un grand nombre des éléments qui façonnèrent la Franc- Maçonnerie. Il illustre également un autre changement en cours dans l’Ordre. Par son intérêt pour l’Hermétisme, la Rose-Croix, l’Alchimie et les symboles, il incarne les influences Renaissance qui avaient donné naissance à la Franc-Maçonnerie écossaise à l’époque de William Schaw. Par son intérêt pour la Science, ses tendances déistes, son culte de l’amitié et de la sociabilité, il reflète des influences qui annoncent les lumières plutôt qu’un retour à la Renaissance. Dans l’état de nos connaissances, il fut le seul au cours de sa vie ( à l’exception partielle d’ Elias Ashmole ) à combiner ces éléments à l'héritage plus ancien de la Franc-Maçonnerie. Mais il montre le chemin vers l’avenir, car, à terme, ces influences allaient adapter l’Ordre, lui donner un sens nouveau dans une société en pleine évolution, et lui permettre de se répandre à travers l’Europe au milieu du XVllle siècle.

Compte rendu de l'Initiation de Sir Robert Moray

POUR ALLER PLUS LOIN...

Masonry, symbolism and ethics in the life of Sir Robert Moray
David Stevenson
Proceedings of the of the Society of Antiquaries of Scotland n° 114 (1984), pp 405-431

Les premiers francs-maçons,
Les loges écossaises originelles et leurs membres
David Stevenson (Auteur), Patrick Sautrot (Traduction) - Ivoire-Clair- 2000

Les origines de la Franc-Maçonnerie
Le siècle écossais 1590 - 1710
David Stevenson
Télètes 1993

History of the Lodge of Edinburgh (Mary's Chapel) No.1. Embracing an Account of the Rise and Progress of Freemasonry in Scotland
David Murray Lyon
Gresham Publishing Co; Tercentenary ed edition (1900)

The life of Sir Robert Moray
Alexander Robertson
Longmans, Green and co. (1922)

Ars Quatuor Coronatorum N°97 - 1984
Sir Robert Moray’s Acrostic
McLeod

Les Travaux de la Rudyard Kipling Lodge
http://www.rudyard-kipling.fr/Travaux-les-origines-de-la-maconnerie-ecossaise-1.html


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