Rudyard Kipling
17 Janvier 2026

Equerres et Compas

« The Square and the Compass »

 

A n’en pas douter, l’image de l’Équerre et du Compas entrelacés évoque, même pour les esprits non avertis, la Franc-maçonnerie, parfois à tort, d’ailleurs.

Peu de sujets maçonniques ont fait l’objet d’une telle abondance de livres, documents ou études symboliques que ces deux instruments réunis. Aussi, l’objet de ce travail n’est pas de rajouter une énième exégèse personnelle à un sujet qui n’en comporte que trop, ce qui finit d'ailleurs, par en opacifier la compréhension.

Il s’agira seulement, en remontant aux sources opératives, de montrer ce qu’étaient, en réalité les équerres et les compas dans l’architecture médiévale et d’en dégager les usages réels, ces deux aspects étant, on le verra, assez éloignés de l’idée que l’on s’en fait de nos jours.

Sur le plan symbolique, on se bornera, strictement, aux significations exposées dans le rituel Émulation et, éventuellement, à ceux des textes anglo-saxons plus anciens qui lui ont donné naissance.

Étymologie

Beaucoup d’erreurs, fidèlement recopiées de texte en texte, ont été commises à ce sujet, même et y compris, hélas, dans des dictionnaires bien connus.

On se référera, dans ce travail, au dictionnaire Émile Littré pour le français, à l’Anatole Bailly pour le grec et au Félix Gaffiot pour le latin.

En grec, une équerre se dit « γνώμον” (gnomon) ce qui signifie : “celui qui sait”.

Ce mot est formé sur la racine indo-européenne "gn-h3" qui est la racine de la notion de connaissance («Γνῶθι σεαυτόν» gnôthi seauton... » connais-toi toi-même). D'après son étymologie, ce mot signifie donc « outil qui apporte une connaissance ». On trouve aussi le mot « τετράγωνο” (tetragono) et l’on remarquera, par la suite, la confusion de désignation entre l’équerre et le carré, comme en anglais “square” ou encore, en espagnol « cuadrado », par exemple.
Quant au compas, il se dit «διαβήτης» (dhiavítis), nom d’agent (mot déverbal) du verbe διαβαίνω (diavaino) qui veut dire « se tenir en écartant les jambes ». On trouve aussi, de manière plus tardive, le mot : «κίρκινος» (kirkinos) venant de « κύκλος” (kýklos) : le cercle.

En Latin, une équerre se dit « Norma ». 

 

Ce terme est devenu ensuite un terme signifiant « règle, principe, norme ». Rappelons qu’en géométrie, deux droites perpendiculaires sont dites « droites normales ». La double équerre d’arpenteur ou groma est, comme la plupart des motslatins désignant des instruments scientifiques, empruntéeau grec ancien «γνῶμα» (gnôma=marque) ou «γηώριμοϛ« (gnôrimos=connu ) dont les Romains ont fait groma par un changement de n en r analogue à celui de n en l dans pulmo. Ce mot est apparenté au verbe «noscere» : apprendre à connaître. 

Un Groma

 

Le mot compas se dit, quant à lui « Circinus» venant du mot« circus » : le cercle (voir kirkinos en grec); On verra, ci-après, que les étymologies habituellement données du mot « compas » en se référant au Latin, sont tout à fait inexactes.

En Français : Le mot équerre ne vient absolument pas du verbe, inexistant en fait, « ex quadrare » comme le souligne E. Littré : «...du latin fictif exquadrare, de ex, et quadrare, rendre carré, parce que cet instrument sert à dresser certaines pièces au moyen d'angles droits ».

Plus simplement équerre vient de « ex quadra » : du carré. Équerre se dit d'ailleurs, en espagnol, « escuadra », en italien « squadra » et bien sûr « square » en anglais ». 

L'étymologie du mot compas est plus complexe. Le mot « compassus », souvent donné comme étymologie, n'existe pas en latin. La préposition cum se construisant avec l'ablatif, ce devrait être « cumpassu », la 4ème déclinaison manus etc.. . On a fait, aussi, de compas un nom déverbal - substantif dérivé d'un verbe en retirant le suffixe verbal de l'infinitif - dérivé d'un verbe bas-latin « compassare » signifiant mesurer avec les pas, ce qui est inexact car ce mot ne signifie pas du tout cela.

Dans le Glossaire de la basse latinité de Du Cange : [1]. « Compassare : Circino dimetiri , in moralibus, actiones suas ad rationis normam dirigere.

Compasser : mesurer au compas, en morale, guider ses actions selon la norme de la raison ». Comme on le voit il n’y a pas de "pas" ici !

Quant à « passus » ce mot veut effectivement dire « pas » : le pas romain correspond à deux enjambées et mesure environ 1,472 m. « Mesurer avec les pas » est donc, non seulement linguistiquement faux, mais encore impossible avec un compas qui est beaucoup trop petit pour cela. On préférera ici un cordeau ou simbleau comme nous le verrons plus loin.

En fait « com-pas » veut dire « marcher ensemble », comme l'indique E. Littré : « Mais si l'on remarque le sens primitif du français qui est : marche d'ensemble, marche régulière, on ne doutera pas que compas vienne de com et pas, « marcher ensemble » de con- (avec) et passus (pas) ».

L’Académie donne, quant à elle, la signification suivante : « compasser est lui-même emprunté du latin tardif compassare : faire des pas égaux » (?). On pourra convenir qu'au plan métaphorique, sinon symbolique, les branches du compas « marchent ensemble » comme en grec « διαβήτης» elles se tiennent écartées.

Nota : En anglais contemporain « a compass » est une boussole alors qu'un compas se dit « compasses » (prononcer : kˈʌmpəsɪz).

Historique

Nous nous limiterons, bien sûr, ici aux références trouvées dans les textes anglo-saxons.

Il existe, évidemment, de nombreuses références bibliques au compas et à l'équerre. En voici quelques exemples tirés de la Bible « King James », la référence la plus habituelle utilisée par les maçons anglais du XVIIIe siècle.

Isaïe 44:13 : ”The carpenter stretcheth out his rule; he marketh it out with a line; he fitteth it with planes, and he marketh it out with the compasses, and maketh it after the figure of a man, according to the beauty of a man; that it may remain in the house”.

Soit, « Le menuisier étend sa règle, et le marque avec un trait ; il le fait avec des équerres, et le forme au compas, et le fait à la ressemblance de la beauté d'un homme, afin qu'il demeure dans la maison”.

Proverbes 8:27 : « When he prepared the heavens, I was there: when he set a compasses upon the face of the depth”.

Soit, « Lorsqu'il disposa les cieux, j'étais là ; Lorsqu'il plaça un compas sur la face de l'abîme ».

Dans les textes maçonniques :

Le plus ancien objet connu de la maçonnerie opérative, est la « Baal's Bridge Square », une équerre sur laquelle la date de 1507 est inscrite. L’équerre est faite de laiton et a été récupérée dans le pont de Baal dans le Limerick, en Irlande, lors de sa reconstruction en 1830, et semble avoir été délibérément placée sous la première pierre de l'ancien pont. 

Sur l’équerre est inscrit, sur les deux faces, le texte : « I will strive to live with love and care, upon the level and by the square », ce qui peut être traduit par : « Je m’efforcerai de vivre avec soin et amour, sur le Niveau et par l’Équerre ».

Ce vocabulaire maçonnique à une date aussi précoce n'a reçu à ce jour aucune explication et demeure un mystère.

La première mention connue de l'Équerre et du Compas dans un rituel maçonnique se trouve dans l'Edinburgh register house, un manuscrit daté de 1696, au moment du serment de l'apprenti : « As I am sworn by God and St John, by the square and compasses, and the common judge », ce qui se traduit par : « Comme j'ai prêté serment par Dieu et St Jean, par l’Équerre, et le Compas, et le juge commun ».

Ici le terme « common judge », le juge commun, est une corruption de « common gauge », la jauge commune, et c'est bien entendu une règle.

Par la suite ces deux outils seront régulièrement mentionnés dans tous les rituels connus.

L'équerre dans la maçonnerie médiévale opérative

Aucune équerre médiévale n'étant parvenue jusqu'à nous, la seule connaissance que nous en ayons repose sur des miniatures représentant des constructeurs, sur les sculptures pariétales des édifices religieux et surtout, enfin, sur les pierres tombales de « Maîtres de l’œuvre » fameux.

La plus connue est, certainement, celle de Hues (Hugues) Libergiers, mort en 1263, et inhumé dans la cathédrale de Reims.

« Ci-gît Maistre Hues (Hugues) Libergiers qui commença ceste église en l'an de l'incarnation MCC et XXIX [1229] le mardi de Pâques et trépassa en l'an de l'incarnation MCCLXIII [1263] le samedi après Pâques. Pour Dieu, priez pour lui ».

 

Outre-manche, une pierre tombale, fort connue également, montre aussi une équerre :

William Warrington 1427

 

Signalons enfin, parmi les équerres remarquables, celles représentées sur le folio XX des Carnets de Villard de Honnecourt.

 

Il existe, par ailleurs, de nombreuses équerres médiévales qui ont fait l’objet d’études géométriques détaillées. Citons pamis celles-ci l’équerre Na Titos de l’abbaye de Veruela à Saragosse et celle de la cathédrale Saint Pierre de Poitiers [2].

Ces équerres, comme d’ailleurs l’ensemble des équerres de cette époque, possèdent une forme tout à fait inhabituelle, très différente de celle de nos équerres actuelles. Comme on peut le voir, si leurs angles intérieurs et extérieurs sont droits, les bords de leurs branches asymétriques ne sont pas parallèles et leurs extrémités ne sont pas carrées mais biseautées ou encochées et parfois pourvues d’un ergot [3] :

 

De haut en bas : l’équerre de H. Libergiers, l’équerre de W.Warrington et celle de Villard de Honnecourt.

 

Compte tenu de la complexité de leur forme il est évident que le rôle de ces équerres ne se limitait pas à dessiner ou vérifier des angles droits. En fait, leur rôle est multiple et très divers, car ces instruments servaient, avant tout, à la construction de figures géométriques complexes sur des plans ou directement sur la pierre.

Un exemple est donné ci-dessous, des possibilités de traçage qu’offre l’équerre de Hues Libergiers : 

L’angle Ê mesure 36° ;

Le rectangle DCFG est un rectangle d’or ;

Le rectangle AVND est un rectangle Parthénon ;

Le triangle ABQ est un triangle de Chéops ;

DF est le côté du pentagone inscrit dans le cercle de centre D etc...

Construction du pentagone à l’aide de l’équerre de Libergiers

 

Indépendamment de ces constructions géométriques, ces équerres donnent des valeurs angulaires remarquables ainsi que des chaines de comodulation - des chaines de proportion - qui seraient trop longues et complexes à exposer, mais dont on peut donner un aperçu, ci-dessous :

 

Équerre de Poitiers

 

Il semble que ces équerres aient été, certes, utilisées par les architectes, pour tracer des plans, mais aussi par les appareilleurs qui tracent, en vraie grandeur, les gabarits et les panneaux d’équarrissement destinés aux tailleurs de pierre :

Le « Maitre de l’œuvre » d’Offa, roi des Anglais orientaux, bâtisseur de l’abbaye de Saint-Alban, portant une équerre asymétrique et un compas d’appareilleur. (XIIIe siècle).

 

Enfin, ces équerres sont aussi utilisées par les tailleurs pour le traçage direct sur la pierre :

 

On trouve, d’ailleurs un exemple de taille avec l’équerre dans le carnet de Villard de Honnecourt :

 

 « Ar chu fait om vosure besloge »

Par ce moyen fait-on une voussure oblique.

Carnet de Villard de Honnecourt.

 

Il s’agit, ici, d’aligner deux pierres de parement par une taille biaise.

Arrivés à ce point, il est évident que les éléments présentés ci-dessus ne sont qu’un faible aperçu des très nombreuses études consacrées aux propriétés des équerres médiévales [voir 2].

Les exposer plus avant sortirait du cadre de notre sujet qui est l’étude de cet instrument dans le cadre du rituel Émulation. L’équerre utilisée dans le rituel Émulation comme « bijou » est une équerre à branches égales et à bords parallèles, sur laquelle, seules les extrémités des branches, encochées et non droites rappellent les équerres médiévales :

 

On trouve, cependant, d’autres modèles, en particulier aux Etats-Unis :

Grand lodge of Columbia (E-U).

 

Le compas

Contrairement aux équerres, fabriquées le plus souvent en bois, un certain nombre de compas médiévaux tardifs sont parvenus jusqu’à nous en raison de leur nature métallique.

En revanche, leur figuration graphique est beaucoup plus rare que celles de l’équerre.

Sur 23 documents du XIe au XIIIe siècle, l’équerre apparaît 20 fois, contre 9 seulement pour le compas qui, pour sa part, n’apparaît qu’à partir du XIIIe siècle. L’équerre apparaît 6 fois seule, ce qui tendrait à prouver que certains architectes en faisaient leur unique instrument de tracé.

L’étude de 20 œuvres postérieures au XIIIe siècle montre que peu à peu, le compas tendra à prendre la place de l’équerre qui conservera, néanmoins, ses fidèles exclusifs jusqu’au XVe siècle.

Jusqu’au XIIIe on note donc la suprématie de l’équerre que l’architecte utilise pour effectuer des tracés que nous ferions maintenant au compas. On a vu comment Villard de Honnecourt trace le pentagone à l’équerre et comment, ailleurs, il l’utilise pour tracer des voussoirs courbes, comme ci-dessous :

« Ar chu, fait om erracemmens »

Ainsi fait-on les arasements

 

Il s’agit, ici de tracer à l’équerre, aidée d’une cerce [4] l’imposte d’une voute clavée.

A l’inverse, le compas permet le tracé d’angles droits. On peut voir, ci-dessous, le moyen de passer de l’équerre au compas pour ces tracés.

 

 

Les compas utilisés par les architectes médiévaux sont de plusieurs types :

Le plus fréquemment représenté est le compas à pointes sèches, dont aucun, cependant, ne semble être un compas à tracer. D’ailleurs la représentation d’un tel compas fait tout à fait défaut et les exemplaires représentés sont donc des compas à mesurer et à reporter.

 

 

Le grand compas à secteur est le compas d’appareilleur, ce Compagnon qui, sur les indications que le Compagnon calepineur a tirées du plan d’architecte, va tracer, au sol, en vraie grandeur les gabarits.

 

 

Ce compas est pourvu de guides en arcs de cercle, pour éviter le vrillage de ses longues branches. Cependant son ouverture maximale n’excède pas 1,5 m. - Aussi, pour tracer des cercles ou courbes d’un rayon supérieur doit-on recourir au compas à verge : 

 Compas à verge

 

Ce type de compas peut se fabriquer simplement sur le chantier avec une latte et deux clous :

 

C’est, d’ailleurs, avec ce simple moyen que les couvreurs tracent leur « trait carré » qui est la ligne de plus grande pente du toit. Pour les tracés de taille supérieure, on aura recours, bien sûr au cordeau nommé aussi simbleau.

Le compas à pointes sèches ou le compas d’appareilleur sont, enfin, utilisés pour le traçage direct sur la pierre :

 Tracé direct d’une marche d’un escalier billardé au compas à secteur.

 

Les compas d’épaisseur

La survenue d’un compas d’épaisseur peut paraître surprenante au sein de spéculations symboliques dans le domaine maçonnique. Pourtant, chez les maçons opératifs médiévaux l’existence de tels compas est tout à fait avérée ; Il faut ici rappeler la réponse de Bernard de Clairvaux (1151) à la question : « Qu’est-ce que Dieu ? Il est tout à la fois longueur, largeur, hauteur et profondeur » [5].

Ceci doit nous rappeler également la description de la forme de la loge au début de l’explication du Tableau de Loge du Premier Grade et nous rappelle que la taille de la pierre se fait en trois dimensions.

Un des exemples les plus célèbres d’un compas d’épaisseur et qui a fait couler beaucoup d’encre, est celui du compas d’ Hues (Hugues) Libergiers.

 

Beaucoup d’interprétations ont été données au sujet de ce compas de forme curieuse. On y a vu un compas de réduction ou un compas de proportion basé sur la section dorée [6].

Ces hypothèses ont été controuvées depuis et il s’agit là, sans conteste, d’un compas d’épaisseur servant à contrôler les moulures, soit en saillie (I) soit en creux (II), ceci après avoir décroisé les branches, ce qui en fait alors ce que l’on nomme un « compas d’intérieur ».

 

On retrouve souvent ce type de compas dans les représentations de l’époque :

 

Ceci est conforté par Eugène Viollet-le-Duc dans son dictionnaire où il donne la description d’un tel compas d’épaisseur [7] :

 

Outils et instruments

La Franc-maçonnerie établit ses rituels sur une séquence de trois grades : Apprenti entré - Enter’d Prentice -, Compagnon du métier - Fellowcraft - et Maître Maçon - Master Mason -.

Rappelons, pour ceux à qui cela n’est pas familier, l’ordonnancement des outils, selon les Grade au rituel Émulation :

 - Apprenti : marteau (et non maillet) à dégrossir, règle de 24 pouces, et ciseau.

- Compagnon : équerre, niveau et fil à plomb (et non perpendiculaire).

- Maître : cordeau, crayon et compas.

 

Si l’on se réfère à la description des outils donnée dans ces rituels, l’Apprenti et le Compagnon sont des tailleurs de pierre et le Maître, un concepteur dessinateur.

La situation de ce dernier reste, cependant, incertaine : Est-il un Architecte seulement, ou un Maître Maçon expérimenté, ou les deux en même temps ou successivement ? [8]

La séquence opérative que j’ai déjà exposée, montre, par ordre de progression, que l’Architecte établit les plans, le « calepineur » en tire les « calepins d’appareil », dessins cotés qui sont transmis à « l’appareilleur » qui dessine, en vraie grandeur, les gabarits de taille ou les panneaux qui servent, enfin au tailleur de pierre.

Si l’Architecte peut être, sans conteste, considéré comme un Maître, la place des calepineurs et des appareilleurs reste incertaine, Compagnons expérimentés ou Maîtres ? (voir [8]).

En outre, parmi les tailleurs de pierre opératifs proprement dit, existe-t-il des Maîtres Maçons?

Quelle est la place du « Parlier » qui succède parfois au Maître d’ouvrage ? La question reste, à l’heure actuelle, sans réponse.

À y regarder de près, les outils d’apprentis sont, dans le rituel, effectivement, des outils servant à la taille, les outils de compagnon sont des outils de pose (y compredre là qui effectue la pose ?) et non de taille, et les outils de Maître sont des outils de dessin.

Cette énumération et cette répartition ne sont pourtant pas conformes à la réalité du métier : Pour la taille proprement dite, on utilise effectivement le marteau à dégrossir, la règle et le ciseau. Il manque, ici, la massette (maillet parfois) et surtout l’équerre, tout à fait indispensable au tracé, sans compter le compas, aussi nécessaire.

Ceci était corrigé, en grande partie dans la maçonnerie primitive où les deux Grades de Compagnon et d’Apprenti étaient confondus et leurs outils également.

Parmi les outils de Compagnon du rituel, qui sont, on l’a dit des outils de pose, il manque là deux outils indispensables : le levier et le cordeau : Le levier pour mettre en place les pierres lourdes et le cordeau pour les aligner :

 

Les outils de Maître posent un problème : on ne peut absolument pas dessiner un plan sans une règle, ici absente. Le cordeau, ensuite, n’est pas un outil de concepteur, mais un outil opératif, utilisé par l’appareilleur pour tracer, au sol, le plan de l’édifice. Ce n’est sûrement pas l’Architecte qui « piquait », au sol, le plan du futur édifice, mais un Compagnon expérimenté (Compagnon ou Maître maçon ?). Bref, bien des questions sans réponse là encore.

En ce qui concerne les outils instruments de l’Architecte, un texte de Bernard Palissy, tiré de son Dessin du jardin délectable évoque les divers outils « .par lesquels on conduit la Géométrie et l’Architecture » :

« Nous avons le compas

La Reigle

L’escarre

Le Plomb

Le Niveau

La Sauterelle et l’Astrolabe.

Voilà les outils par lesquels on conduit la géométrie ».

Ici, l’escarre est, bien sûr l’équerre, la sauterelle est une fausse équerre (équerre à ouverture variable) et l’astrolabe n’est pas utilisé ici, comme instrument d’astronomie, mais comme instrument de géométrie : 

 

Un autre instrument, quelque peu négligé dans nos rituels est la règle, qui mériterait, sans doute, un plus ample développement, mais qui sort du cadre de notre sujet.

Arrivés à ce point il convient de constater qu’à n’importe quel stade de la construction que l’on considère, l’Équerre et le Compas sont toujours présents :

 

L’arrangement des outils et instruments dans nos rituels diffère, on le voit bien de la réalité de la maçonnerie opérative. Sans doute, les rédacteurs de nos rituels ont dû faire un choix parmi les nombreux éléments utilisés par les maçons opératifs pour les inclure dans des rituels purement spéculatifs.

Disons que leur choix a été modérément raisonnable, en regard du but symbolique et didactique recherché.

De la symbolique

L’équerre.

La première occurrence de l’équerre dans le rituel Émulation se trouve dans l’exhortation après l’initiation au Premier Grade :

Emulation ritual: « To your neighbour, by acting with him on the square, by rendering him every kind office which justice or mercy may require,…”.

Ajout : le texte complet est « To your neighbour, by acting with him on the square, by rendering every kind office which justice or mercy may require, by relieving his necessities and shooting his afflictions, and by doing to him as in similar cases you would wish he would do to you « 

Traduction française commune : « Votre devoir envers votre prochain consiste à agir envers lui selon l’équerre, c’est-à-dire d’une façon juste et droite, en lui rendant tous les bons offices que réclament la justice ou la miséricorde ».

On relève, dans cette traduction, trois erreurs extrêmement regrettables :

L’ajout de la formule en gras, ci-dessus, qui est une invention. Cette mention n’existe pas dans l’Emulation Ritual pratiqué à l’Emulation Lodge of Improvment.

De plus les qualificatifs exposés ici : juste et droite, sont, en fait ceux qui s’appliquent, dans le rituel anglais, au fil à plomb, ainsi que dit dans l’explication du Tableau de Loge. du Premier Grade :« ..and the Plumb Rule justness and uprightness of life and actions » ce qui signifie : « .. et le fil à plomb, la justesse et la droiture de votre vie et de vos actions », et non pas « ..et la « perpendiculaire » l’équité et de la justice ( ?) de votre vie etc..», comme le dit malheureusement souvent le texte français.

En outre, il ne faut pas confondre, comme on vient de le lire ci-dessus, « justice » qui veut dire, en effet « justice » même en anglais et « justness » qui veut dire « justesse », ce qui est différent.

« justesse », selon E. Littré : « Qualité de l'esprit, qui fait qu'on met dans les choses intellectuelles une exacte (juste) convenance ». La justesse de l'esprit dépend de la droiture du cœur et du calme des passions, (Charles Duclos, Considérations sur les mœurs de ce siècle 1751).

« Justice », toujours selon Littré : « Règle de ce qui est conforme au droit de chacun ; volonté constante et perpétuelle de donner à chacun ce qui lui appartient ».

A cela s'ajoute la faute sur « uprightness » ne veut pas dire équité, mais droiture.

On voit donc que le vrai texte anglais a été redoutablement malmené et ces erreurs fâcheuses sont, ou ont été, sûrement, un obstacle majeur à une étude symbolique valide.

Au plan strictement symbolique, clarifions tout d’abord, pour s’en débarrasser, le fil à plomb. Sans ambigüité cet outil est le symbole de la justesse et de la droiture.

Ce «Justness and uprightness » est répété dans la présentation des outils du Deuxième Grade de l’Emulation ritual, ce qui invalide totalement l’introduction de « l’équité et de la justice » comme qualificatifs du fil à plomb que l’on trouve dans la version française.

Notons, par ailleurs, que le fil à plomb n’est jamais appelé une « perpendiculaire» en français, pas plus que le niveau n’est appelé une « horizontale ».

On doit dire : « fil à plomb » ou « plomb » tout court.

En ce qui concerne l’équerre, objet de notre propos, la première indication de sa valeur symbolique se trouve dans l’explication du Tableau de Loge du Premier Grade : « Ainsi se rendra-t-il digne d’être approuvé par l’équerre de la parole divine et le compas de la force de conviction de sa propre conscience ». Cette parole divine est explicitée dans cette même planche « … le Volume de la Loi Sacrée …considéré comme la planche à tracer spirituelle du Grand Architecte De L'Univers, sur laquelle il a tracé ses Lois divines et ses enseignement moraux ».

La Parole divine, soit le Volume de la Loi Sacrée, comporte donc les Lois divines qui s’appliquent à l’Univers ou macrocosme et les enseignements moraux qui s’appliquent à l’Homme, ou microcosme.

Dans ce dernier cas les Vertus morales habituellement décrites dans notre rituel sont symbolisées par les quatre glands qui pendent aux 4 coins de la loge, à savoir : la Prudence, la Tempérance, le Courage et la Justice qui constituent les Vertus cardinales.

A ce sujet, lu récemment dans un ouvrage officiel, que ces vertus étaient ainsi nommées car elles se rapporteraient aux points cardinaux ! Alors que leur nom vient du latin «cardo, cardinis» qui signifie« pivot » car ce sont les pivots sur lesquels reposent la vie morale du Chrétien. Il faut voir Cardo et Decumanus...

Ceci peut ne pas avoir convaincu, bien sûr, et chacun reste libre de ses avis. Cependant, tout est dans le rituel, si on le lit, et surtout si on le traduit correctement.

Note de la Rudyard Kipling Lodge -PMN-  : la traduction d'un texte ancien est toujours compliquée quand le traducteur ou ceux qui s'y lancent ne font que penser comme un homme continental du 21e siècle, français et catholique de surcroit et les dernière "traduction" n'échappent pas à la règle. Il faut penser comme un anglais, un ilien, avec un esprit ouvert sur son monde - l'Empire britanique -, en intégrant outre la pensée du 17/18e, mais aussi la culture, la politique, la sociologie, la religion et tout ce qui a fondé et influencé la société britanique depuis cette époque.

Ainsi, le commentaire du premier des bijoux mobiles (movable jewels) en anglais dit :

“Square teach us morality »

« L’équerre nous enseigne la moralité »

La Moralité et non les bonnes mœurs comme dit dans le texte français.

La morale a trait au bien et au mal. Il s'agit d'un ensemble de règles de conduite considérées comme valables de façon absolue ou découlant d'une certaine conception de la vie. La moralité est le fait de se conformer à la morale. Voir Emmanuel Kant et sa loi morale.

Les bonnes mœurs sont les habitudes, les usages conformes à la moralité, à la religion ou à la culture d'un pays ou d'un peuple. Elles constituent un ensemble de normes variables, le plus souvent coutumières, en partie formulées dans les traités de civilité et dans les règles de droit civil et pénal. Elles varient selon les peuples et les époques, et constituent l'un des objets d'étude de l'ethnologie et de la sociologie historique, mais non de la philosophie ou de la théologie.

Saisissons l’occasion pour signaler que cette dernière expression « bonne mœurs » ne figure pas dans le texte anglais qui utilise l’expression « good report » soit « bonne renommée » et non « bonnes mœurs ».

L’Équerre est donc le symbole de la moralité, quoi qu’on en veuille, au moins dans le rituel Émulation ; Cette qualité (vertus morales) est représentée, dans nos loges par 4 glands représentant les 4 vertus cardinales qui dépendent du microcosme, c'est-à-dire de l’homme seul, contrairement aux trois vertus théologales qui sont, elles, un don de Dieu (foi, espérance et charité).

6-1-2 Au Deuxième Grade, l’Équerre prend une autre signification que celle enseignée au Premier Grade qui est, on le sait, centrée sur l’enseignement de la déontologie du Franc-Maçon et des règles de la morale.

Ici, dans ce grade éminemment opératif l’Équerre retrouve sa valeur d’outil de bâtisseur et donne accès à de nouvelles connaissances ésotériques.

Rappelons que, d'après son étymologie grecque « γνώμον” (gnomon), ce mot signifie « outil qui apporte une connaissance ». L’équerre apparaît, dans ce Grade, dès son ouverture :

WM: By what instrument in architecture will you be proved ?

JW: The Square.

WM: What is a Square ?

JW: An angle of 90 Degrees, or the fourth part of a Circle.

La traduction est, ici, irréprochable :

VM: Par quel instrument en architecture voulez-vous être mis à l’épreuve ?

2eS : L’équerre.

VM: Qu’est-ce qu’une équerre ?

2S : Un angle de 90 degrés ou le quart d’un cercle.

Il paraît curieux que l’on ne se soit jamais interrogé au sujet de ce truisme ou tautologie, comme l’on voudra, concernant un angle de 90° et le quart d’un cercle de 360°.

Peu d’auteurs se sont penchés sur cette évidence. Cette expression, en apparence obscure, fait, en réalité allusion à un symbole chrétien très ancien, notamment étudié par R. Guénon, [9] et qui se nomme un « Gammadia ». 

Dans cette figure, le point central représente Jésus-Christ ; Les quatre angles droits représentent les 4 Apôtres évangélistes qui transmettent la parole du Christ à l’ἐκκλησία (Ecclesia), l’assemblée des fidèles, représentée ici par le cercle extérieur. Ce symbole admet plusieurs représentations :

 

Cette représentation se retrouve souvent dans la liturgie catholique, notamment sur les chasubles de prêtres et dans l’iconographie :

Une autre mannière de considérer un Gammadia :

Abbaye de Veruela à Saragosse

 

Note de la Rudyard Kipling Lodge - PMN - : les représentations de ces figures géométriques sont capitales pour comprendre non sulement ce qui va suivre, et notament sur les aspects de la géométrie sacrée du Duexième Grade, mais également pour avoir un puissant éclairage sur la présence du G à ce grade, et enfin pour comprendre la structure de la Loge. En effet, cette structure et cet échange dans le rituel sont délibérément voulu et renvoient à des notions d'architectures capitales comme le commentaire de Philibert de l'Orme de 1567, dans le premier tome de l'Architecture, Livre II-32 : « Nous disons donc que les Architectes & Maistres Maçons ne sçauroient bien commencer un œuure, soit pour faire un plan ainsi qu’ils le désirent, ou pour faire modelles, ou pour comméçer à trasser & marquer les fondements, que premier ils ne tirent sur une ligne droicte, une autre perpendiculaire, ou traict d’équièrre (comme l’appellent les ouuriers) soit simplement, ou dedans la circonférence d’un cercle. Ils y peuuent semblablement proceder par deux lignes parralleles, pourueu que toujoiours au bout d’icelle, ou bien au milieu, on en tire une perpédiculaire. On peut aussi tirer la ligne perpendidicilaire sur le bout de la ligne droicte, comme quelquefois il vient à propos, quand on veut tracer les fondements d’un batiment, ainsi que vous verrez ainsi la façon. Toutefois la tirer sur le milieu de la ligne (pourvu que vous n’ayez pas empeschement de pierres ou de maintaignes en la trassant sur terre) c’est le plus aisé & le plus facile en toutes choses que vous aurez à faire : non seulement pour planter ediffice, mais encore pour faire toute forme de figures, soient protraicts ou dessigs, pour les traicts Geometriques, & ornements d’Architecture, pour la perspectiue, musique theorique, instruments d’art militaire, engin ou autres choses, ausquelles il faut toujiours commencer par une ligne perpendiculairement tirée sur une droicte : laquelle représente & figure un caractère de Croix, qui est si admirable, que ie ne puis passer outre sans éscrire ce que i’en ay appris de Marsile Ficin & autres excelléts Philosophes : qui disent que la figure de deux lignes droictes, qui s’entrecouppent par le milieu à angles droicts, et representent le charactere de la croix, a tant este honnorée & estimée des anciens (voire long temps auparaua l’aduenemét [ndr : advenement] de Iésus-Christ) que les Égyptiés, comme chose trèssaincte, trèssacrée & miraculeuse, l’auoient engrauée sur la poitrine de l’idole Sérapis : laquelle adoroient pour leur dieu.»

 

Toujours au deuxième Grade, l’équerre apparaît, dans ce Grade, dès l’admission du candidat.

L’équerre est appliquée par le garde intérieur sur le sein gauche du candidat. On doit appliquer l’angle de l’équerre et non l’extrémité d’une de ses branches ; c’est l’angle droit qui est porteur des principes moraux qui donnent à l’équerre le pouvoir de transmission au candidat.

L’équerre fait sa réapparition, ensuite, lors de la présentation des outils de ce Grade avec la même erreur de traduction « The square teach us morality » et non, comme déjà signalé plus haut « les bonnes mœurs. »

Enfin, l’équerre est au centre (si l’on peut dire) de la clôture de ce Grade :

WM : Brother Junior Warden, in this position, what have you discovered ?

JW : A sacred Symbol.

WM : Brother Senior Warden, where is it situated ?

SW : In the Center of the building.

WM : To whom does it allude ?

JW: The Grand Geometrician of the Universe.

 

VM : Frère 2d.S, dans cette position qu’avez-vous découvert ?

2eS : Un symbole sacré.

VM : Frère 1eS, où est-il situé ?

1eS : Dans le centre de l’édifice.

VM: À qui fait-il allusion ?

2S : Au grand Géomètre de l’univers.

 

Voyons cette position :

 

Comme on peut le voir, ci-dessus, l’ordre de Compagnon du Métier se compose de cinq équerres. Nous avons vu, plus haut la construction du pentagone à l’aide d’une équerre asymétrique.

On peut, par ailleurs, effectuer une construction évocatrice avec cinq coups d’une équerre normale seule.

Le point de départ est un triangle rectangle ayant une petite cathèdre égale à 3 et une grande cathèdre à 9.

 

 L’angle à la base mesure≈ 72° (tangente 3,077).

 

 Construction à la règle et à l’équerre par cinq angles droits.

 Cette construction est approximative, mais suffisante, en pratique. Rappelons le tercet relevé par E. Moessel [10] dans le livret des bâtisseurs médiévaux : 

 L’équerre possède un art suffisant,

Si elle est utilisée au bon endroit,

La règle a un art plus divers.

Ce texte souligne la valeur de l’équerre comme instrument de dessin et met en garde contre l’imprécision de la règle. On notera, qu’à cette époque il n’est nullement fait mention du compas.

Il n’existe, en fait, aucune indication dans le rituel, ni d’ailleurs dans la littérature maçonnique anglo-saxonne, qui éclaircisse l’obscurité des allusions du rituel de clôture, comme d’ailleurs de celui d’ouverture.

On a pu cependant glaner, ci-là, quelques hypothèses concernant la clôture :

- Le symbole en question serait la lettre G sous sa forme grecque de gamma, dont l’aspect est celui d’une équerre :

 

 

Note de la Rudyard Kipling Lodge - PMN - : L’iconographie du baptistère des Ariens à Ravenne nous apporte aussi un éclairage important quant à cette signification graphique avec une représentation du Christ portant un chasuble marqué de cette forme en l'équerre, en L, qui symbolise la « pietra angolare », la pierre angulaire. Cette fameuse pierre que l'on découvre dès la reception en tant qu'Aprenti Entré dans la Loge au moment de l'exhoration du Vénérable Maitre du rituel Emulation.

 

Pour d’autres, il s’agirait de « … certains caractères hébraïques ... » 

   En se référant à la prière de clôture « ..et que son œil qui voit tout, nous observe », ce symbole serait le « All seeing eye ». 

 Cependant la lettre G n’est pas un symbole sacré, contrairement à l’œil, et au tétragramme, mais ni l’un, ni l’autre n’ont de raison de se trouver au « centre de l’édifice », au point de vue strictement opératif, évidemment. La mention ultime du « Grand géomètre de l’univers » inciterait, plutôt, à voir là un élément géométrique bien connu.

 

Le Compas

« Then staid the fervid Wheeles, and in his hand

He took the golden Compasses, prepar’d

In Gods eternal store, to circumscribe

This Universe, and all created things :

One foot he center’d, and the other turn’d

Round through the vast profunditie obscure,

And said, thus farr extend, thus farr thy bounds,

This be thy just Circumference, O World ! »

Alors il arrêta les roues ardentes, et prit dans sa main

le Compas d'or préparé

dans l'éternel trésor de Dieu, pour tracer

la circonférence de cet univers et de toutes les choses créées.

Une pointe il l’appui au centre, et l'autre il la tourne

dans la vaste profondeur obscure,

et dit : " Jusque-là étends toi, jusque-là vont tes limites,

Que ceci soit ton exacte circonférence, ô monde !

« Lost paradise (le paradis perdu) ; John Milton 1667

 

Le compas apparaît pour la première fois, dans le rituel, au Premier Grade, lors de l’obligation solennelle :

« Donnez-moi votre main droite que je pose sur le VLSpendant que votre main gauche soutiendra ce compas dont une pointe est appliquée sur votre sein gauche mis à nu. »

Une précision liminaire : le rituel n’indique nullement le degré d’ouverture du compas, Émulation ne conférant pas de signification particulière à ces différents degrés présents dans d’autres Rites, pas davantage qu’il indique la position que doit prendre la pointe libre.

L’apposition de la pointe d’un compas sur le cœur au cours d’un serment montre bien, par son caractère menaçant, le caractère obligatoire et solennel de ce serment. Cependant ce n’est pas seulement la menace qui rend l’obligation solennelle, mais aussi la sincérité profonde de l’engagement représentée par la force de conviction de la conscience.

Ceci est confirmé par un passage de l’explication du Tableau de Loge du Premier Grade : « …vie qui ne pourrait, autrement, être éprouvée et approuvée par l’équerre de la parole divine et le compas de la force de conviction de sa propre conscience ». (et non de sa propre conscience, tout court).

Rappelons, pour en finir avec les admissions, que, lors de l’admission du candidat au Troisième Grade, on doit appliquer les deux pointes du compas, non sur le cœur, mais, convenablement ouvert sur « both breasts » c'est-à-dire les deux seins.

Plus largement le compas, instrument de mesure et de comparaison apparaît, ici, comme le symbole du jugement et plus précisément du jugement moral.

En effet, d’après Kant, la conscience se concentre sur la manière dont nous déterminons la valeur morale de nos actions. Plus précisément, la conscience morale porte un jugement sur notre propre évaluation concernant une action accomplie ou à entreprendre. Autant les impératifs moraux sont aussi immuables et fixes que l’équerre qui les symbolise, autant le compas, instrument mobile symbolise le jugement, variable et adapté aux circonstances qui le motivent. En ce sens, la phrase sibylline de l'explication du Tableau de Loge du Premier Grade :

« Les Saintes Écritures sont un don de Dieu à toute l’humanité en général, l’équerre appartient à tous les Frères, mais le compas est réservé au Grand Maître » doit être comprise comme signifiant que le Grand Maître a seul pouvoir de jugement au sein de l’Obédience, pour les sujets qui la concernent, bien évidemment.

Ceci peut paraître curieux, mais de nombreux textes anciens, par exemple le MS Wilkinson le disent différemment et plus explicitement : « The Bible to God, Compass for the Master and Square for the Fellow-craft ».

Le compas est dit, ici, réservé au Maître de la loge. C'est aussi ainsi qu'il est souvent décrit ou représenté avec sa veste jaune et sa culotte bleue.

Note de la Rudyard Kipling Lodge -PMN-: La veste jaune et la culotte bleue est la manière de décrire un Maitre selon une équerre, au corps doré et aux pointes bleu acier. Ce sont des éléments que l’on retrouve également dans la divulgation de Samuel Pritchard « Masonery dissected ».

Sa réservation au seul Grand Maître est une modification ultérieure de caractère autoritaire et obédientiel.

La séquence originelle était donc :

Saintes écritures => L’humanité, en général.

Équerre => Seulement tous les Frères (Fellowcrafts).

Compas => Le seul Maître de la Loge.

Lors de la restitution de la lumière, le Compas est présenté comme l’une des trois Lumières principales de la Loge, alors que dans l’explication du Tableau de Loge ces trois éléments sont présentés comme des « furnitures », traduits malencontreusement en français par « bijoux » alors qu’il s’agit de meubles ou, mieux, de décors.

Cependant le texte donne d’intéressantes indications :

« Les écritures sacrées doivent gouverner notre foi, l’Équerre guider nos actions et le Compas nous garder dans les justes limites à ne pas dépasser envers l’humanité en général, et nos Frères en Franc-Maçonnerie, en particulier ».

On souligne ici, que le Compas trace la limite à ne pas franchir dans ses rapports avec l’humanité, en général et ses Frères, en particulier. Ceci renvoie, encore au jugement et à la conscience morale qui doit régler notre vie et nos actions. Ceci est rappelé et amplifié par la notification au candidat par le Vénérable Maître des positions respectives de l’Équerre et du Compas à l’issue de l’obligation du Troisième Grade :

VM : Permettez-moi d’appeler encore une fois votre attention sur la position de l’équerre et du compas. Quand vous avez été reçu apprenti les deux pointes étaient cachées. Dans le Deuxième Grade, l’une était découverte. Dans celui-ci les deux sont exposées pour signifier que, dorénavant, vous êtes libre de travailler avec les deux pointes afin de compléter le cercle de vos devoirs maçonniques.

Dans la littérature maçonnique anglo-saxonne [11] ce dernier passage est le plus souvent relié à la représentation du point dans le cercle : 

Le point au centre du cercle représente l'individu, ou le Maçon. Le cercle représente la frontière entre nos passions, nos vices, nos préjugés et l’univers qui nous entoure. C’est le cercle des devoirs maçonniques.

En tant que maçons, nous travaillons chaque jour pour empêcher nos intérêts égoïstes de dépasser ce cercle et d'empiéter sur notre devoir envers Dieu et notre prochain. Dans cette optique, les deux lignes parallèles, qui représentaient, originellement, les Saints Patrons de la Franc-Maçonnerie : Saint Jean Baptiste et Saint Jean l’Évangéliste, sont celles qui guident notre vie et nos actions, en dehors du cercle qui contient nos funestes passions, ainsi que dit dans l’explication du Tableau de Loge du Premier Grade :

« Si nous connaissons bien ce Livre Sacré, et si nous appliquons les doctrines qu'il contient, il doit nous conduire, de même que ces deux lignes parallèles, vers celui qui ne nous décevra pas mais qui n'admettra pas que nous le décevions ».  

Il faut bien comprendre que les deux lignes parallèles et l’échelle de Jacob qui repose sur le VLS surmontant ce cercle nous conduisent tout droit vers le GADLU.

C’est pour cela que dès que l’on franchit ce cercle qui doit retenir et contenir nos passions funestes on tombe dans le domaine de la vertu et de la piété, borné par les deux lignes parallèles, les deux Saint Jean, et orientées vers le ciel.

Cette interprétation éclaire ainsi les deux phrases précitées :

Et le Compas nous garder dans les justes limites envers l’humanité, en général, et particulièrement avec nos Frères en Franc-Maçonnerie. C'est la notification du Premier Grade.

Travailler avec les deux pointes du compas dans le but de compléter le cercle de nos devoirs maçonniques. C'est la notification du Troisième Grade.

Une confirmation de la valeur de limite infranchissable de ce cercle peut être trouvée à la fin de l’explication du Tableau de Loge du Premier Grade :

« Dans toutes les Loges dûment consacrées et régulièrement constituées, il est un point, situé à l'intérieur d'un cercle, autour duquel aucun Frère ne peut faillir. Ce cercle est limité entre le Nord et le Sud par deux grandes lignes parallèles, dont l'une symbolise Moïse et l'autre le Roi Salomon. Sur la partie supérieure de ce cercle repose le Volume de la Sainte Loi, supportant l'échelle de Jacob, dont le sommet rejoint les cieux. En faisant le tour de ce cercle, nous devons nécessairement toucher ces deux lignes parallèles ainsi que le Volume de la Sainte Loi, et quand un Frère se tient dans ces limites, il ne peut faillir ».

Enfin, lors de la présentation des outils du Troisième Grade tout ceci se trouve condensé et clairement coagulé :

« Le compas nous rappelle l’infaillibilité et l’impartialité de sa justice car il a fixé, pour notre instruction les limites du bien et du mal, et il nous récompensera, ou nous punira, selon que nous aurons obéi ou manqué à ses divins commandements. »

Ici le compas se réfère au jugement de Dieu (dân El =Daniel).

 

Équerre et compas, deux des trois grandes Lumières de la Loge.

 

Le Rebis de Basile Valentin - 1613

 Les études symboliques sur le couple Équerre et Compas sont innombrables, autant que les conclusions qui en résultent. On admettra qu’un certain accord semble se faire sur le fait que l’Équerre symbolise la terre et ce qui est matériel, alors que le Compas est lié au spirituel et au ciel.

Bien que ces conceptions soient assez éloignées de ce qui vient d’être exposé sur le rituel Émulation, ces deux points de vue ne sont pas, pour autant, contradictoires.

On insistera, tout d’abord, dans cette partie de notre étude sur la présentation de la position de ces deux instruments faite par le Vénérable Maître à l’issue des obligations de chaque Grade.

On notera, ici, une particularité du rituel Émulation : les branches de l’équerre et du compas ne se croisent pas à mi-hauteur, comme dans les rites dits « continentaux », mais par leur extrémité.

Il est, en effet, clairement exprimé dans le texte même du rituel que les pointes du compas sont cachées par l’Équerre au Premier Grade, puis qu’une seule pointe est découverte au Deuxième et qu’enfin les deux pointes sont apparentes dans le Troisième.

Il n’est pas dit ici que ce sont les banches du Compas qui sont concernées.

 

 Positions des Équerres et des Compas aux trois Grades du rituel Émulation

Positions respectives des 3 grandes lumières.

Au rituel Émulation, le Volume Loi Sacrée doit être placé de façon à pouvoir être lu par le Vénérable Maître. Les « notes and procedures » n’indiquent pas la page à laquelle on doit ouvrir le Volume Loi Sacrée, mais compte tenu du caractère fortement vétéro testamentaire du texte on préfèrera l’Ancien Testament, habituellement I Rois 6.

On évitera de fait le Prologue de l’Évangile de Jean.

Equerre et Compas sont placés sur la page de droite afin que la ou les mains du candidat puissent se placer lors de l’obligation sur la page de gauche, sans jamais recouvrir les outils. Ainsi, une Bible format A4 est recommandée.

De même, les pointes du Compas doivent être dirigées vers l’Est.

Il n’existe pas, dans le rituel, d’indications précises sur la signification symbolique des variations de position de ces deux instruments, entendre outils ici, en fonction du Grade.

La lecture de la littérature maçonnique anglo-saxonne, donne des interprétations très variables. Les plus simples expliquent ces variations par la prééminence progressive du spirituel - le Compas - sur le matériel - l’Équerre.

Mais ceci fait référence à un corpus symbolique qui n’est pas celui décrit dans le rituel Émulation.

Plus conforme à ce dernier, on considère le plus souvent que la Bible nous éclaire sur nos devoirs envers Dieu, que l’Équerre indique nos devoirs envers les Hommes et, en particulier envers nos Frères, et qu’enfin le Compas nous enseigne le devoir que nous avons envers nous-mêmes, c'est-à-dire le devoir impératif de réfréner nos passions en contenant nos désirs dans de justes limites.

Cette dernière phrase fait, bien sûr allusion au « cercle des devoirs maçonniques » que nous avons précédemment étudié.

Dans cette analyse l’Équerre est donc bien le symbole de la loi morale et le Compas celui du jugement et de la conscience.

Enfin, quelques indications sur la portée symbolique des positions respectives de l’Équerre et du Compas selon le Grade peuvent être trouvées dans l’exhortation du Vénérable Maître qui suit immédiatement l’obligation solennelle du candidat et la présentation de la position de l’équerre et du compas au Troisième Grade.

Au Premier Grade : « Votre admission parmi les Maçons….vous enseignait les principes de la Bienfaisance et de la Charité universelle ..….à dédier à la gloire du GADLU et au bien-être de vos frères humains votre cœur ainsi purifié de toute passion funeste et malveillante, rendu propre à la seule réception de la Vérité et de la sagesse…. »

Au Deuxième Grade on lit : « Poursuivant votre route, toujours guidé dans vos progrès par les principes de la Vérité morale, vous avez été conduit, dans le Deuxième Grade à méditer sur les facultés intellectuelles, en suivant leur développement le long des chemins de la science céleste jusqu’au trône de Dieu lui-même ; Les secrets de la nature et les principes de la vérité intellectuelle furent alors dévoilés à vos regards ; A votre esprit, ainsi formé par la vertu et la science etc… »

Dans ce texte on ne trouve rien de nouveau, au Premier Grade, en ce qui concerne la signification de la prééminence de l’Équerre sur le Compas, manifestant toujours la portée morale de ce Grade.

Une remarque cependant est à faire : l’on trouve, dans ce texte le mot « vérité » utilisé trois fois : une première fois sous la forme de « la Vérité » tout court puis « Vérité morale » et enfin « Vérité intellectuelle ».

Une glose, retrouvée souvent sous la plume de traducteurs compétents indique que le mot « truth », la Vérité, lorsqu’ il est utilisé seul dans notre rituel doit être compris comme signifiant «true faith» c’est à dire « la Vraie Foi », la Foi chrétienne.

Le texte concernant le Deuxième Grade commence par un rappel de la « Vérité morale » du Premier Grade, symbolisée dans la position des instruments dans ce grade par une des branches de l’Équerre qui reste toujours dévoilée, l’autre étant cachée par le Compas.

La phrase suivante mérite, sans doute quelque éclaircissement : « Vous avez été conduit, dans le Deuxième Grade à méditer sur les facultés intellectuelles, en suivant leur développement le long des chemins de la science céleste jusqu’au trône de Dieu lui-même ».

Ainsi, « Le long des chemins de la science céleste » fait allusion au quadrivium, qui signifie quatre chemins en latin, et qui avec le trivium composent les sept arts et sciences libéraux :

Le trivium, d’où dérive l’adjectif trivial, se réfère aux arts mineurs de la parole et de l’écrit : Grammaire, Rhétorique et la Dialectique

La Diactlectique et non la Logique comme dit, par erreur, dans le rituel en français en traduisant le mot anglais "Logic" en "Logique" alors qu'il avait un sens plus large au 18/19e.

Le quadrivium constitue le groupe des « sciences mathématiques » : Arithmétique, Géométrie, Musique, Astronomie, et dont l’ordonnancement et les règles sont supposées être d’origine divine telles que l'on peut les retrouver au travers de lois divines et enseignements moraux dans l’explication du Tableau de Loge du Premier Grade.

L’expression « chemins de la science céleste » est donc tout à fait appropriée à cette conception médiévale. Ceci doit nous conduire au « Trône de Dieu ».

Que signifie cela ?

Psaumes 103:19. « L'Éternel a établi son trône dans les Cieux, et son règne domine sur toutes choses. »

Le Trône de Dieu n'a pas besoin d'être considéré comme un trône au sens littéral du terme. Dieu le Père est incorporel - Jean 4:24 -, et comme n'ayant pas de corps physique, Dieu ne s'assied pas littéralement. Les références à un trône divin s'apparentent, ainsi, à des anthropomorphismes.

D'autres descriptions du trône de Dieu se trouvent dans d'autres visions prophétiques, par exemple, dans celles d'Ézéchiel et de Jean.

Ailleurs dans le rituel Emulation, dans l’explication du Tableau de Loge du Premier Grade, il est précisé : « Sagesse force et beauté soutiennent son Trône comme les piliers de son œuvre». 

Le Trône de Dieu est donc l’image matérielle de son omnipotence, de son omniscience et de son omniprésence, et renvoie à la transcendance divine ; Il est donc considéré que le cheminement le long des voies du quadrivium conduit à une meilleure connaissance de Dieu et de ses attributs.

Cette irruption de l’étude intellectuelle qui aboutit à la connaissance est, dans le cursus maçonnique symbolisée, au Deuxième Grade, par la pointe devenue libre de l’une des branches du Compas.

La dernière phrase du texte du rituel résume, enfin, cette leçon :

« A votre esprit formé ainsi par la vertu (une branche de l’équerre) et la science (une branche du compas) ».

On notera ici, comme on l’a noté pour l’Équerre, un glissement du sens du Compas entre le Premier et le Deuxième Grade.

Au Premier Grade, le Compas et ses deux branches cachées par l’Équerre symbolise la conscience ; au Deuxième Grade, l’unique branche libre du Compas se réfère à la connaissance et l’on peut supposer que celle qui reste cachée se réfère au jugement.

Comme on le sait la connaissance et le jugement sont deux éléments fondamentaux de la formation de la conscience. [12]

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme »

Rabelais, Pantagruel.

 

Clôture de la loge

Ici, encore beaucoup ’erreurs sont commises.

La Loge vient d’être fermée par le Vénérable Maître.

Le Passé Maître Immédiat, sans quitter sa place à la gauche du Vénérable Maître, ôte l’Équerre et le Compas du Volume de la Loi Sacrée, ferme ce dernier et pose les outils dessus, élève sa main au dessus, donc sans toucher le Livre, et dit :

« Brethren, nothing now remains, but, according to ancient custom, to lock up our Secrets in a safe repository, uniting in the act Fidelity, Fidelity, Fidelity.

All touch left breast lightly with right hand, with each word Fidelity »

« Frères, il ne reste plus qu’à, selon l'antique coutume, enfermer nos Secrets dans un dépôt sûr, nous unissant dans l'acte de Fidélité, Fidélité, Fidélité.

Tous touchent légèrement le sein gauche avec la main droite, à chaque mot Fidélité. »

Il n’est donc pas question ici du « Signe de Fidélité ». Ce signe appartient au Deuxième Grade et non au Premier et la Loge est fermée, donc plus aucun signe maçonnique ne doit être effectué.

On doit, comme dit, toucher légèrement son cœur avec sa main droite en position indifférente, ni au « Signe Foi », ni au « Signe de Fidélité ».

Note Rudyard Kipling Lodge -PMN- : l’auteur désigne ici le « Signe de Foi », or ce signe n’existe pas. Il n’y a jamais de « Sign of Faith, ou même Sign of F. dans le texte anglais, mais bien « Sign of Reverence » ou « Sign of R. » pour « Signe de Respect », un signe social anglican suranné : la main sur le cœur, « Hand over heart », mais que l'on connait toujours au USA, où l'on pratique ce signe avec ferveur qui est passé là-bas par le truchement de l'Eglise épiscopalienne Américaine, une dissidence de l'Eglise anglicane.

 

Le Maître entre l’Équerre et le Compas

En 1717 apparaît pour la première fois dans le Manuscrit Wilkinson l’échange suivant :

Q. Si un Maçon est perdu, où le retrouvera-t-on ?

R. Entre l’équerre et le compas.

Par la suite on lira dans les textes anglais : Maître Maçon au lieu de Maçon seulement.

La figuration, habituelle et bien connue de cette notion est l’image d’une Équerre et d’un Compas superposés et centrés par la lettre G. Ceci n’est pas tout à fait conforme aux indications du rituel Émulation. 

 

La lettre G, en effet, est un symbole appartenant au Deuxième Grade où une seule des pointes du Compas devrait être apparente et l’autre cachée. En outre, comme déjà dit, les branches des instruments ne doivent pas se croiser à mi-hauteur.

La figuration correcte devrait être la suivante au Deuxième Grade :

 

Sinon, en ce qui concerne le Troisième Grade, Compas sur Équerre, sans lettre G :

Au-delà de l’iconographie symbolique, la notion du Maître situé entre Équerre et Compas se retrouve dans de nombreux textes anglais ultérieurs au Wilkinson et reprise dans plusieurs Rites continentaux.

La teneur en est toujours la même : l’Équerre nous indique la conduite à tenir envers les autres, en particulier ses Frères en maçonnerie et le Compas fixe au Maître Maçon, lui-même, les justes limites de son comportement à ne pas dépasser afin de maintenir ses passions funestes à l’intérieur du cercle de ses devoirs.

Cependant cette position d’équilibre est-elle le but ultime de la maîtrise ?

Il semble, d’après le rituel, qu’il ne s’agisse là que d’un état de perfection transitoire, « l’homme parfait », que le Maître maçon tente inlassablement d’atteindre durant sa vie terrestre par son travail sur lui-même, avant que de franchir la porte du Saint des Saints pour subir son ultime initiation.

Car le but final du Troisième Grade est clairement explicité dans l’exhortation que fait le Vénérable Maître au Candidat à la maîtrise :

« Toutefois, à votre esprit ainsi formé, par la vertu et la raison, la nature présente une autre grande et précieuse leçon. Elle vous prépare, par la méditation, à la dernière heure de votre existence ; Et, lorsqu’au moyen de cette méditation, elle vous a guidé à travers les méandres inextricables de cette vie mortelle, elle vous enseigne, enfin comment mourir. Telles sont, mon Frère, les fins propres au Troisième Grade de la Franc-maçonnerie.! »

On notera, ici, le rappel des deux premiers grades selon une vision symbolique déjà vue :

« esprit formé par la vertu (l’équerre) et la raison (le compas) ».

L’ultime confirmation de cette vision sotériologique des choses se retrouve dans la description de la pierre parfaite (perfect ashlar dite « pierre cubique » dans le texte en français) dans l’explication du Tableau de Loge du Premier Grade qui symbolise le travail achevé du Maçon sur lui-même :

« La pierre parfaite est une pierre exactement cubique ou carrée qui peut être précisément contrôlée au moyen de l’équerre et du compas. Elle symbolise l’homme au déclin de ses années, après une vie droite et bien employée en actes de piété et de vertu, qui ne pourrait, autrement, être éprouvée et approuvée par l’équerre de la parole divine et le compas de la force de conviction de sa propre conscience ». (On notera que les traductions françaises de ce passage sont tout à fait erronées).

On retrouve donc ici encore la symbolique : Équerre-Parole divine et Compas-conscience.

 

Pour conclure :

Le rituel Émulation est un rituel austère et très marqué par des références bibliques récurrentes.

Sa forme est faite de la répétition des mêmes items, afin de faciliter leur mémorisation, répétitions dont, hélas, les similitudes ont été effacées par des traductions françaises malhabiles.

De là, une perte de sens et une désarticulation du signifié aboutissant à une relative obscurité. Même restitué dans sa signification originale, ce rituel, par sa sobriété et son aspect quasi-liturgique, n’offre pas l’occasion, comme d’autres Rites ou rituels, de grandes envolées symboliques. En outre, ce rituel reste, malgré l’apparence, très imprégné de ses origines opératives.

Tenter de rappeler ce dernier aspect et de l’illustrer par les images bibliques de notre rituel a été le but de la dernière partie de ce travail. 

 « The fork and mug Mason »

 

 

 

Avec l'aimable autorisation du W.B. Patrick C. BUFFE, Meridian 4106-UGLE, London, UK.

 

 

[1] Charles du Fresnes, sieur Du Cange (1610-1688) : Glossarium mediæ et infimæ latinitatis. 1768.

[2] Sene Alain ; « Les équerres au moyen âge. Un instrument de précision au service de l’architecte du moyen âge : l’équerre ». Archéologie, Reims 1970.

[3] L’équerre de N.D. de Bon Repos. J.P. Le Bihan. Tiez Breiz n°37, 2018.

[4] Cerce : règle cintrée, gabarit courbe.

[5] Bernard de Clervaux ; De consideratione. Livre V.

[6] P. du Colombier. Le compas du maître d’oeuvre. Bulletin de la Société nationale des Antiquaires de France Année 1967 1966 pp. 17-26.

[7] Eugène Viollet-le-Duc. Dictionnaire raisonné du mobilier français. 1873.

[8] Leonard Legendre ; Jean-Michel Veillerot : L'architecte, l'équerre et la géometrie instrumentale au moyen âge : Analyse du plan de la Cathédrale de Reims. Médiévales. Année 1982, 1, pp. 48-84 .

[9] René Guénon : Symboles fondamentaux de la science sacrée 1962.

[10] Moessel E. Die Proportion in Antike und Mittelalter Munich 1926.

[11] “A point within a circle”: Masonic Lodge of Education.com

[12] E. KANT : Critique de la faculté de juger, Section I, livre II.