"Brought to Light by the Gormogons" : La satire maçonnique de William Hogarth
Un article proposé par le frère Philippe MRN, avril 2026
"The Mystery of Masonry brought to Light by the Gormogons" (1724) est l'une des premières gravures satiriques de William Hogarth, alors jeune artiste de 27 ans. Cette œuvre marque un tournant dans sa carrière et constitue un document historique fascinant sur les rivalités entre clubs "ésotériques" et autres sociétés dans le Londres du XVIIIe siècle.
![]()
La Grande Loge de Londres et de Westminster fut fondée en 1717, selon la légende que l'on connait maintenant, marquant le début de la franc-maçonnerie moderne. En quelques années, cette organisation rencontrat un certains succès au sein de l'aristocratie et de la bourgeoisie londonienne. Les loges maçonniques attiraient bourgeois, aristocrates, puis sous la direction de Désaguliers, des nobles y entrèrent, le premier étant Montagu, devenant des lieux de pouvoir et d'influence sociale.
Mais, une telle popularité suscita rapidement des critiques, des moqueries et un mouvement que l'on nomma la "mocked masonery".
La franc-maçonnerie était perçue par certains comme une société secrète potentiellement subversive, par d'autres comme un club élitiste prétentieux et c'est dans ce contexte qu'apparut en 1724 "l'Ordre des Gormogons", un club satirique et parodique, un club jacobite, créée spécifiquement pour ridiculiser la franc-maçonnerie.
Le fondateur présumé de ce club était un certain "Chin Quaw Ky-Po", présenté comme un mandarin chinois, mais ce n'était vraisemblablement qu'un pseudonyme.
Les Gormogons prétendaient descendre d'une tradition ancienne remontant à la Chine antique, tournant en dérision les prétentions maçonniques à l'héritage des bâtisseurs du Temple de Salomon. Leur nom même, "Gormogons", était un non-sens délibéré, parodiant le vocabulaire pseudo-mystique des francs-maçons.
L'ordre se réunissait dans des tavernes londoniennes et organisait des processions burlesques. Leur principal objectif était de démystifier et ridiculiser les rituels maçonniques, qu'ils considéraient comme des impostures prétentieuses.
William Hogarth, que l'on a présenté dans une conférence en 2015, graveur au début de sa carrière, fut commissionné pour créer une carte de membre des Gormogons. Cette commande était particulièrement appropriée pour Hogarth qui développait déjà son talent avant de devenir le maitre de la satire sociale, morale et politique, et cette œuvre préfigure son génie en devenir.
Notons quand meme que nous ne savons pas avec certitude si Hogarth était lui-même membre des Gormogons, ou s'il n'était simplement qu'un artiste engagé pour cette commande. Son père ayant connu la prison pour dettes et Hogarth étant issu d'un milieu relativement modeste, il pouvait être sensible à une critique de l'élitisme maçonnique.
Cette gravure ci dessus, d'un format 24 x 18 cm environ, présente une composition dense et intérressante à étider car hautement symbolique.
Le style est encore quelque peu rigide comparé aux œuvres ultérieures de Hogarth, mais l'intention satirique est déjà évidente.
Au centre, une scène de procession burlesque se déroule, encadrée par des éléments architecturaux et allégoriques. L'ensemble est construit comme une parodie des gravures sérieuses et cérémoniales de l'époque, utilisant les codes visuels de la respectabilité pour mieux les subvertir.
Mais qu'y voit-on ?
Le "Grand Gormogon" ou "Chin Quaw Ky-Po"
Au centre de la procession figure le leader des Gormogons, présenté comme un mandarin chinois, "Chin Quaw Ky-po", accompgné à ses cotés du Sage Confucius. Il est vêtu de robes orientales exotiques, portant probablement une coiffe élaborée. Cette figure incarne la parodie des "Vénérables Maîtres" maçonniques.
Le choix d'un personnage chinois n'est pas anodin. Au début du XVIIIe siècle, la Chine exerçait une fascination sur l'Europe dans le cadre de la "chinoiserie", mais représentait aussi l'exotique et l'absurde. En prétendant à une origine chinoise, les Gormogons soulignaient l'absurdité des prétentions historiques maçonniques.
Ce personnage est placé dans cette situation pour incarner une autorité alternative et moqueuse face aux dignitaires maçonniques. Il représente l'idée qu'on peut inventer n'importe quelle tradition ancienne pour se donner de l'importance.
L'âne portant les décors maçonniques
Un élément central et particulièrement provocateur de la gravure est un âne portant les insignes et symboles maçonniques. Cet animal symbolise traditionnellement la stupidité et l'entêtement.
L'âne porte probablement :
- Un tablier maçonnique qui l'insigne le plus reconnaissable des francs-maçons,
- Des équerre et compas, symboles importants de la maçonnerie,
- ainsi que d'autres décors comme des cordons ou des bijoux.
Cette représentation n'est rien de moins qu'une insulte directe à la Franc-Maçonnerie, suggérant que ses membres sont des ânes se parant d'attributs pompeux sans réelle substance. L'animal, lui, est mis dans cette situation pour dégrader les symboles maçonniques en les associant à la bêtise animale.
Le "Volgi" ou ancien franc-maçon repenti
Un personnage crucial est celui identifié comme un ancien franc-maçon qui a "vu la lumière" et rejoint les Gormogons. Dans la terminologie des Gormogons, un "Volgi" était un ex-maçon converti.
Ce personnage est généralement représenté en position soumise ou pénitente, parfois à genoux ou en train de renoncer publiquement à ses anciens engagements. Il peut porter des éléments vestimentaires déchirés ou partiellement retirés symbolisant son rejet de la franc-maçonnerie.
Il est placé dans cette situation pour illustrer le message propagandiste des Gormogons : que la franc-maçonnerie est une imposture dont les membres éclairés finissent par se détacher. C'est une figure de conversion et de révélation, inversant le narratif maçonnique de l'initiation comme illumination.
Les porteurs d'emblèmes et de bannières
La procession comprend plusieurs figures portant des emblèmes, bannières et objets symboliques parodiant les processions maçonniques et corporatives de l'époque.
Ces personnages peuvent inclure :
- Des porteurs de lanternes (parodiant "l'illumination" maçonnique)
- Des musiciens avec des instruments discordants ou ridicules
- Des figures portant des symboles absurdes ou grossiers
Chacun est mis en scène pour créer un spectacle délibérément grotesque et carnavalesque, transformant la solennité maçonnique en farce populaire.
Aux marges de la composition peuvent figurer des spectateurs, certains riant, d'autres scandalisés. Ces figures représentent le public londonien et sa réaction face aux sociétés secrètes.
Leur présence souligne le caractère public de cette satire : contrairement aux réunions secrètes des francs-maçons, les Gormogons affichent ouvertement leur message critique dans l'espace public.
Les éléments symboliques et architecturaux
Les colonnes
Des colonnes apparaissent probablement dans la composition, parodiant les deux colonnes du Temple de Salomon (Jakin et Boaz) qui sont des symboles maçonniques fondamentaux. Dans la gravure de Hogarth, ces colonnes peuvent être déformées, brisées ou ridiculement ornementées.
Les instruments et outils
Les outils du bâtisseur (équerre, compas, niveau, fil à plomb) qui sont centraux dans le symbolisme maçonnique sont probablement présents mais détournés de leur usage ou montrés de manière absurde.
Les textes et inscriptions
La gravure comporte vraisemblablement des inscriptions latines ou en anglais, des devises parodiques qui pastichent le vocabulaire maçonnique. Le titre lui-même, "The Mystery of Masonry brought to Light", joue sur le vocabulaire de révélation et d'illumination cher aux sociétés ésotériques.
Les sources de lumière
L'idée de "lumière" (light) dans le titre est cruciale. Les francs-maçons parlent de "rechercher la lumière" et d'être "éclairés" par l'initiation. Les Gormogons prétendent au contraire "mettre en lumière" (bring to light) les mystères maçonniques, c'est-à-dire les exposer et les démystifier.
La gravure peut donc comporter des sources de lumière ironiques : lanternes ridicules, bougies mal placées, ou au contraire une lumière crue et révélatrice qui expose les absurdités.
Analyse thématique approfondie
La satire de l'ésotérisme
L'œuvre s'inscrit dans une longue tradition de scepticisme face aux prétentions ésotériques. En créant une société secrète tout aussi fantaisiste que celle qu'elle critique, les Gormogons utilisent l'arme de la parodie : si n'importe qui peut inventer une tradition ancienne et mystérieuse, alors aucune de ces prétentions n'est crédible.
Hogarth amplifie ce message par le contraste entre la solennité apparente de la procession et son contenu absurde. Les personnages sont "mis dans cette situation" – c'est-à-dire dans une procession cérémonielle – précisément pour révéler la vacuité des cérémonies maçonniques par analogie.
La critique sociale et de classe
Au-delà de la franc-maçonnerie elle-même, la gravure critique l'élitisme social. La franc-maçonnerie du début du XVIIIe siècle était largement aristocratique et bourgeoise. Les Gormogons, en se réunissant dans des tavernes et en adoptant un ton populaire et grotesque, représentaient une forme de résistance culturelle.
Les personnages dans la gravure sont donc aussi des types sociaux. L'âne portant les regalia suggère que la noblesse maçonnique n'est qu'une façade cachant la même nature animale que tous. Le "Volgi" repenti représente peut-être le bourgeois qui réalise l'inanité de ses ambitions sociales.
La parodie rituelle
L'aspect rituel et processional de la gravure est fondamental. Les sociétés du XVIIIe siècle accordaient une grande importance aux processions publiques : guildes, corporations, autorités civiles et religieuses affirmaient leur statut par des défilés élaborés.
Les francs-maçons, bien que se réunissant en privé, adoptaient des rituels cérémoniels complexes. En créant une procession publique et grotesque, les Gormogons, mais surtout Hogarth, transforment le privé et le solennel en public et ridicule.
Chaque personnage est "mis dans cette situation", ainsi placé dans une procession parodique, pour transformer le sacré en profane, le sérieux en comique.
L'anti-autoritarisme
Il y a dans cette œuvre un esprit anti-autoritaire qui sera une constante chez Hogarth. En effet, les figures d'autorité comme ici le Grand Gormogon, censé parodier le Vénérable Maître, sont dérisoires. Les symboles de pouvoir, les décors, les bannières, les insignes sont dégradés.
Cette approche reflète l'esprit des Lumières naissantes : la raison et le scepticisme contre l'autorité non questionnée et la tradition mystérieuse.
La réception et l'impact
Réaction immédiate
La gravure provoqua vraisemblablement une réaction vive dans le Londres de 1724. Les francs-maçons ne purent la percevoir que comme une attaque directe et offensante. Les Gormogons, à l'inverse, l'utilisèrent comme propagande pour leur cause.
On rapporte que l'Ordre des Gormogons connut un certain succès pendant quelques années, attirant des curieux et des critiques de la maçonnerie. Leur capacité à commander une telle gravure à un artiste professionnel comme Hogarth suggère qu'ils disposaient de ressources financières non négligeables.
Déclin des Gormogons
L'Ordre des Gormogons disparut relativement rapidement, probablement vers 1738.
Plusieurs facteurs peuvent expliquer ce déclin :
-
La franc-maçonnerie se consolida : plutôt que d'être affaiblie par les critiques, elle s'institutionnalisa davantage et gagna en respectabilité.
-
La nouveauté s'estompa : une organisation fondée uniquement sur la parodie peine à maintenir l'intérêt à long terme.
-
L'évolution politique : les tensions autour des sociétés secrètes évoluèrent, notamment avec la montée du jacobitisme et les préoccupations de sécurité.
La postérité de la gravure
Pour Hogarth, cette œuvre fut un jalon dans sa carrière de satiriste. Bien qu'assez mineure dans son corpus, elle préfigure ses grandes séries satiriques ultérieures comme "A Harlot's Progress" en 1732 ou "A Rake's Progress" en 1735.
La gravure reste aujourd'hui un document précieux pour les historiens de la franc-maçonnerie, témoignant des controverses qui entourèrent ses débuts. Elle montre que loin d'être universellement acceptée, la maçonnerie fit face à des critiques virulentes et à des mouvements d'opposition organisés.
Contexte artistique et technique
Les techniques de gravure
Hogarth utilisa la technique de la gravure sur cuivre (copperplate engraving), standard pour les œuvres de ce type à l'époque. Cette technique permettait une grande finesse de détail et la production de multiples exemplaires, essentiels pour une œuvre de propagande ou commerciale.
La composition montre déjà la maîtrise technique de Hogarth, avec une gestion complexe de l'espace et de multiples figures. Cependant, comparée à ses œuvres ultérieures, le style reste relativement statique et moins narrativement complexe.
Influences artistiques
Hogarth s'inspirait vraisemblablement :
- Des gravures satiriques continentales, notamment françaises et hollandaises
- Des emblèmes et allégories de la tradition baroque
- Des illustrations de pamphlets politiques anglais
- Des processions et cérémonies documentées dans les gravures officielles, qu'il parodie
La tradition satirique anglaise
L'œuvre s'inscrit dans une riche tradition de satire graphique anglaise qui s'épanouira pleinement au XVIIIe siècle. Hogarth deviendra l'un des maîtres de ce genre, influençant des générations d'artistes incluant James Gillray et Thomas Rowlandson.
La satire visuelle permettait de contourner partiellement la censure (bien que les lois sur la diffamation restent applicables) et touchait un public plus large que les textes, incluant ceux qui ne savaient pas lire ou préféraient l'image au pamphlet.
Interprétations historiographiques
La lecture maçonnique
Les historiens de la franc-maçonnerie ont naturellement porté attention à cette gravure. Certains y voient la preuve que la maçonnerie primitive était suffisamment influente pour susciter de l'opposition organisée, signe paradoxal de son importance.
D'autres soulignent que les critiques des Gormogons (élitisme, prétentions historiques douteuses, ritualisme excessif) contenaient une part de vérité qui força la franc-maçonnerie à se réformer et se clarifier.
La lecture sociale
Les historiens sociaux interprètent l'épisode Gormogons-maçons comme révélateur des tensions de classe dans l'Angleterre géorgienne. La maçonnerie permettait un certain mélange social (nobles et bourgeois), ce qui pouvait inquiéter certains conservateurs tout en frustrant ceux exclus de ces cercles.
Les Gormogons représenteraient ainsi une forme de protestation populaire, utilisant le rire et la dérision contre les prétentions d'une classe aspirant au prestige social.
La lecture politique
Certains chercheurs ont cherché des dimensions politiques cachées. La franc-maçonnerie de l'époque était largement hanovrienne (soutenant la dynastie régnante de Hanovre), tandis que certains opposants pouvaient être jacobites (soutenant les Stuart exilés).
Cependant, les preuves d'une dimension politique explicite des Gormogons restent limitées. Il semble plus probable que leur opposition soit d'abord culturelle et sociale.
La lecture culturelle
Dans une perspective d'histoire culturelle, la gravure témoigne de l'angoisse de l'époque face aux sociétés secrètes et aux nouvelles formes d'association. Le début du XVIIIe siècle voit une explosion de clubs, sociétés et organisations volontaires qui redéfinissent les liens sociaux au-delà de la famille, du métier et de la paroisse.
Les Gormogons expriment peut-être une anxiété face à ces nouvelles formes de sociabilité, perçues comme artificielles et potentiellement subversives.
Pourquoi chaque élément est "mis dans cette situation"
La logique compositionnelle globale
Chaque élément de la gravure est disposé pour créer un effet satirique maximal :
L'âne avec les regalia, les décors maçonnique : Placé au centre ou en position proéminente pour que l'insulte soit immédiatement visible. L'association animale-symboles sacrés est le cœur de la satire.
Le Grand Gormogon : Positionné comme une figure d'autorité, mais dans un costume si exotique et exagéré qu'il devient ridicule. Il est "mis dans cette situation" de leader d'une procession absurde pour parodier les Vénérables Maîtres maçonniques.
Le Volgi repenti : Placé en position subalterne ou pénitente pour illustrer le narratif de conversion. Sa posture soumise suggère qu'abandonner la maçonnerie est un acte de repentir nécessaire.
Les porteurs d'emblèmes : Distribués dans la composition pour créer un mouvement processionnel, mais chargés d'objets absurdes ou contradictoires qui sabotent la solennité attendue.
Les spectateurs : Positionnés aux marges pour servir de témoins et guider la réaction du spectateur de la gravure. Leurs expressions (rire, moquerie, scandale) indiquent comment l'œuvre doit être lue.
La stratégie de dégradation
Chaque personnage est "mis dans cette situation" selon une stratégie précise de dégradation :
-
Prendre au sérieux pour mieux ridiculiser : Les éléments sont traités avec un sérieux apparent (procession formelle, composition structurée) pour que le contenu ridicule soit d'autant plus frappant.
-
Inversion des valeurs : Ce qui devrait être sacré (rituels, symboles) devient profane ; ce qui devrait être secret devient public ; ce qui devrait être solennel devient grotesque.
-
Exposition : Les "mystères" sont littéralement "brought to light", exposés au regard public et donc dépouillés de leur pouvoir mystique.
Conclusion
"The Mystery of Masonry brought to Light by the Gormogons" est bien plus qu'une simple gravure satirique de jeunesse. C'est un document historique riche qui éclaire :
- Les débuts controversés de la franc-maçonnerie moderne et les résistances qu'elle rencontra
- Les talents émergents de Hogarth comme satiriste et observateur social
- Les tensions sociales et culturelles du Londres géorgien
- Les stratégies de contestation par la parodie et la contre-initiation
Chaque personnage est "mis dans cette situation" – placé dans cette composition élaborée – selon une logique satirique précise : transformer le sérieux en ridicule, le secret en évidence, le sacré en profane. L'âne porte les regalia pour les dégrader, le Grand Gormogon parade pour révéler l'absurdité des prétentions ésotériques, le Volgi se repent pour suggérer que la maçonnerie est une erreur dont on doit revenir.
L'œuvre témoigne d'un moment où la culture anglaise négociait avec l'émergence de nouvelles formes de sociabilité et d'autorité. Face aux prétentions des sociétés secrètes à détenir des connaissances anciennes et à former une élite éclairée, les Gormogons et leur gravure opposent le rire démocratique et le scepticisme rationaliste.
Bien que l'Ordre des Gormogons ait disparu depuis longtemps et que la franc-maçonnerie ait survécu et prospéré, cette gravure de Hogarth reste un témoignage fascinant d'une bataille culturelle du XVIIIe siècle, où l'image satirique servait d'arme dans les conflits entre tradition et modernité, secret et révélation, élitisme et critique populaire.