Rudyard Kipling
31 Décembre 2025

William Hogarth, artiste peintre et graveur du 18e, franc-maçon

Conférence donnée à la Rudyard Kipling Lodge par le F. Philippe MRN. le 24 novembre 2015

Qui est William Hogarth ? 

 

Qui est cet illustre personnage, qui a tant marqué son époque ?

Souvent impertinent envers les siens, il a occupé de hautes fonctions dans une institution qu’il n’hésitait pourtant pas à bousculer : Je veux parler ici de la Grande Loge.

Qui est ce personnage qui a décrit dans son œuvre - avec une certaine ironie, l’ensemble de la société anglaise avec un trait de crayon trempé dans le vitriol, un trait que l’on ne cesse de redécouvrir ?

Nous allons nous servir de William Hogarth, nous servir de son œuvre, et nous allons essayer de comprendre un peu dans quel contexte la Maçonnerie moderne s’est mise en place au début du 18e siècle.

Son œuvre est un ensemble d’éléments que l’on a tendance à ignorer, à mettre de côté, et qui pourtant apportent un éclairage surprenant sur beaucoup de choses.

William Hogarth est un peintre graveur anglais du 18ème. Il est né dans une famille modeste le 10 novembre 1697 à Londres, dans Bartholomew Close. Il est mort d’un anévrisme à 66 ans, le 26 octobre 1764, à Chiswick.

Chiswick est un quartier situé à quelques kilomètres de Charing Cross. De Chiswick, on ne connait que deux choses  : William Hogarth et la bière Fuller’s.

La "Past Masters", de la Brasserie Fuller's ... pour les Passés Maitres uniquement ?

A 16 ans, le jeune Hogarth est apprenti chez Ellis Gamble, où il va apprendre le métier de ciseleur en orfèvrerie. Mais ce n’est qu’une étape car c’est surtout la gravure qui l’intéresse ! Ce serait Hogarth qui figurerait sur cette gravure qu'il a lui-même réalisée.

Mr Gambler's Apprentice - il est possible que ce soit (encore une fois) Hogarth lui-meme sur cette gravure.

C’est en 1720, alors qu’il est cette fois apprenti dans une librairie, qu’il imprime sa première carte publicitaire sur laquelle figure la mention « Hogarth - Graveur ».

Il gagne sa vie en gravant des armoiries pour des entêtes de documents et il fréquente l’académie de peinture.

En 1725, il entre dans l’académie de dessin fondé par Sir James Thornhill1.

Sir James Thornhill est un proche de Sir Christopher Wren - l’architecte de Saint Paul. Thornhill, est un personnage majeur à l’époque puisqu'il est l’artiste qui a peint l’histoire de Saint Paul sous la coupole de la cathédrale. Il a également peint les fantastiques décors de l’actuel Old Royal Naval College2 !

Grace à sa fréquentation de l’Académie de peinture, sa proximité avec Thornhill, Hogarth va devenir l’un des artistes les plus importants de son époque.

Alors bien évidement, l’œuvre de Hogarth est immense et nous y avons souvent fait référence dans nos conférences. On se souvient bien sûr de ces gravures de « Gin Lane » et de « Beer Street » ou d’autres encore comme « Night »( C’est cette gravure où l’on peut voir ce vénérable ivre dans une rue de Londres.)

Malheureusement, nous n'allons pas considérer toute son œuvre : Ce serait trop long et vous m’en voudriez de vous faire quitter très tard.

Si l'on s’intéresse ce soir à Hogarth, c’est qu’il est franc-maçon ! Et pas n’importe quel franc-maçon.

Dès leur deuxième édition, alors qu’il y a pléthore de sujets à traiter pour comprendre la Maçonnerie, les AQC - la loge de recherches Ars Quatuor Coronatorum n°2076 de la Grande Loge Unie d’Angleterre, dans son édition du 4 janvier 1889 publie deux articles importants sur William Hogarth. Un article de 2 pages de G. W. Speth, et un autre de 9 pages de Harry Rylands.

11 pages uniquement sur Hogarth dans le deuxième numéro des AQC ! …

Mais on trouve aussi dans ce n°2 un article sur les origines de la Franc-Maçonnerie, sujet majeur pour une loge de recherches, et cet article fait 6 pages ! C’est deux fois moins !

Cela situe tout de suite l’intérêt du personnage… Hogarth, lui… il a 11 pages !

Hogarth est un monument à lui tout seul ! C’est un monument pour la Maçonnerie et c’est un monument pour l’Art.

Cela le place au même niveau qu’un Mozart ou qu’un Shakespeare dans la hiérarchie, mais il est vrai que l’on ne le connait pas très bien en France.

Nous ne savons pas très bien quand Hogarth a été reçu franc-maçon.

Le Registre de la Grande Loge indique qu’il apparait comme membre de la loge « At the Hand and The Apple Tree » dans Little Queen Street.

Mais on trouve surtout Hogarth comme membre en 1730 de « At the Bear & Harrow » sur Butcher Row et c’est sûrement là qu’il est entré en Maçonnerie ; C’est l’une des loges des plus prestigieuses de l’époque.

Enfin, il apparait comme membre en 1731 de la « Corner Stone Lodge » mais là, c’est sans aucune certitude car on ne découvrira cette appartenance qu’en 1799, soit bien longtemps après sa mort.

En 1734-1735, Hogarth est Grand Steward de la Grande Loge.

Pour ceux qui y ont assisté, notre frère Philippe R. nous a parlé des Grands Stewards lors de sa dernière conférence. Ces sont des personnages très importants dans la Maçonnerie à cette époque ; Ils étaient appelés à devenir les Grands Officiers de la Grande Loge.

C’est d’ailleurs William Hogarth qui a dessiné le bijou maçonnique que les Grands Stewards ont porté pendant longtemps.

Notons cependant qu’Hogarth est devenu entre-temps le gendre de Sir James Thornhill, et que Thornhill est Senior Grand Warden en 1728, soit Premier Grand Surveillant de la Grande Loge.

Il a été de plus vénérable de la loge du Swan en 1723. Est-ce que c’est Thornhill qui l’a fait rentrer en maçonnerie ? On ne le sait pas.

Mais ce qui est certain, c’est que Thornill est un beau-père malgré lui, puisque William avait secrètement épousé Jane Thornhill, la fille de Thornhill le 23 mars 1729. Un véritable Casus Belli !

Pourtant, Thornhill déclarera quelques mois plus tard - en observant une série de tableaux d’Hogarth intitulée « A Harlot’s Progress » - La carrière d’une prostituée : « L'homme capable de peindre des compositions comme celles-ci peut entretenir une femme… sans dot ! ». Pour dire cela, c’est qu’il ne devait pas vraiment approuver cette union !

L’intérêt de l’œuvre de Hogarth sur le plan maçonnique est qu’elle est un témoignage inédit des rapports existants entre la Maçonnerie et la société britannique. Un rapport influencé par les intérêts religieux et politiques de cette époque.

C’est à ce moment-là que se forge la nation britannique, et on ne prend aucun risque à penser que William Hogarth a influencé l’identité artistique britannique tant son œuvre est forte.

C’est aussi un moment où les alliances politiques changent durablement puisque la France devient l’ennemi jurée et ce pour aux moins les deux siècles à venir.

C’est important car sur le plan artistique l’art est dominé par les flamands et par les germaniques. L’art anglais n’existe pas en tant que tel.

Hogarth va donc créer de toutes pièces une école anglaise en bousculant les genres et en imposant une thématique en rapport avec cette nation britannique quasi nationaliste, exprimant au passage une certaine francophobie.

Il lui est même arrivé de signer certains textes par « the britophil ».

Et ceci bien qu’il ait eu de nombreux amis français, des artistes qui l’influenceront dans son œuvre, notamment Nicolas Poussin.

En 1724, une de ses premières gravures « Masquerades and Operas or Burlington Gate » n’est rien de moins qu’une moquerie de John James Heidegger qui viserait les influences italiennes de la Comedia del Arte introduite par Heandel dans l’Opéra anglais, mis en scène par Heidegger, et menaçant l’intégrité de la culture artistique britannique.

Il faut savoir que Heidegger a été lui aussi Grand Steward de la Grande Loge ; C’est un petit monde tout ça. On est toujours entre frères …

Dans « A Modern Midnight Conversation » en 1734 où l’on fume et où l’on boit, Hogarth met en scène le Reverend Henley, qui fut reçu maçon en 1730 à la « Prince William Lodge » de Charing Cross, et qui fut - dès 1733, Grand Chapelain de la Grande Loge d’Angleterre.

1730 initié … 1733 Grand Chapelain de la Grande Loge ! Quelle carrière !

C’est ce que nous disions la dernière fois, un ecclésiastique entre dans la loge et parce qu’il est investi d’une mission particulière, il est tout de suite nommé Chapelain !  Des Chapelains qui sont devenu les Orateurs dans les loges d’aujourd’hui !

On verra encore Heinley dans « The Harlott’s progress » comme veillant le corps d’une prostituée. Il est entouré de filles de joies, elles sont toutes marquées de ces tâches caractéristiques qu’apporte la syphilis, et il est encore dans un état d’ébriété. Il renverse même son verre sur lui !

C’est une situation sans aucun doute très embarrassante pour le Chapelain de la Grande Loge.

Mais Hogarth va plus loin !

Un autre personnage est mis en scène en la présence de … Jean-Théophile Désaguliers sous les traits d’une femme en pleurs et habillée en lingère. C’est certain, on ne le reconnait pas bien là !

C’est la bouteille qui trahit Désaguliers ! Elle est étiquetée "Nantes", or ce sont les persécutions envers les protestants et la révocation de l’édit de Nantes qui ont poussés le père de Désaguliers a émigrer en Angleterre en 1683. Son fils le rejoint plus tard, et selon la légende, il s’est caché dans un tonneau ou dans un panier de linge ! Lingère… panier de linge … on voit très bien le clin d’œil là !

Hogarth se serait lui-même mis en scène sous les traits de cet homme à droite de la gravure : Il porte une redingote sombre. Un portrait plus arrangeant !

Cette gravure est très symbolique et l’on retrouve beaucoup d’éléments maçonniques tels que le miroir, la fenêtre, ce qui semble-être de l’acacia au tout premier plan. On voit des truelles, des volets, et même un fil à plomb dans la main de l’enfant.

Observez bien le tableau accroché au mur : N'est-ce pas blason de la Franc-Maçonnerie que l’on retrouve dans la manuscrit Dumfries ? Celui que l’on retrouve dans les catéchismes maçonniques de la Dumfries Kilwinning n° 53 ? Mais également à la même époque sur les armes de la Compagnie des Maçons de Londres ?

Le magazine « Trowel » de la Grande Loge du Massachusetts a publié au printemps 2015 une analyse très intéressante sur tout ça.

Alors évidement, tous n’ont pas fait les frais du crayon acide de William Hogart et la maçonnerie lui a permis de tisser un important et précieux réseau d’amitié.

Hogarth a su notamment s’attirer la protection de Montagu, un immense personnage, de Matin Folkes, Président de la Royal Society en 1741, membre de l’Académie Royale des Sciences de Paris en 1742.

N’oublions pas que treize Grands Maîtres - entre 1719 et 1741, étaient membres de la Royal Society et que Folkes fut lui-même Député Grand Maitre en 1724.

[The Royal Society and Early Grand Lodge Freemasonery : AQC 80]

On voit donc bien que l’univers maçonnique d’Hogarth est omniprésent et cela va servir. Par exemple, quand le Duc de Wharton se brouille avec la Grande Loge, une Grande Loge qu’il a dirigé après une prise de pouvoir discutable, et dont il a été rapidement évincé.

Wharton est un personnage sulfureux, alcoolique, escroc, malade, mais il a tout de même été le cinquième Grand Maitre de la Grande Loge de Londres en 1723, et c’est lui qui va créer en 1724, après en avoir été évincé de la Grande Loge, l’Ancien et Noble Ordre des Gormogons pour ridiculiser la Franc-Maçonnerie en l’établissant comme un Ordre encore plus ancien d’origine chinoise.

Un Ordre plus ancien qu’Adam … c’est dire ! … et établi par le premier empereur de Chine !

On n’hésite pas à faire de grands écarts et c’est fait exprès, en écho des grands écarts d’Anderson dans ses Constitutions.

L’historien Gould nous explique que l’Ordre tenait chapitre dans Castle Taverne sur Fleet Street « à la demande de plusieurs personnes de qualités » ! Notons que l’on ne sait pas trop qui elles sont, mais elles sont de « qualité ». Eux ils savent !

Le public était toutefois informé que « personne ne se tiendra devant la porte avec une épée nue, et qu’il n’y aura pas d’échelle dans une salle sombre, et qu’aucun maçon ne sera reçu membre avant qu’il n’ait renoncé à son état actuel, et qu’il ait été dument dégradé. »

Force est de constater que l’on en veut à la maçonnerie !

Alors ces Gormogons ? Il s’agit en fait d’un club, mais d’un club Jacobite. Nous reviendrons à ces clubs.

Les Gormogons vont organiser dans Londres différentes processions parodiques de la Maçonnerie. Et Hogarth va défendre la Grande Loge au travers d’une gravure “The Mystery of Masonry bought to Light by the Gormogons”, Les Mystères de la Franc Maçonnerie.

Une gravure totalement inspirée par le Don Quichotte de Coypel, où il met en scène une procession sortant d’une taverne, menée par « l’empereur Chin Quan » et par « le Sage Confucius » et encore d’autres personnages plus ou moins grotesques dont un petit singe avec un tablier et des gants.

On y retrouve le soleil et la lune, une échelle, des maillets et des volets fermés qui rappellent les salles obscures des réunions maçonniques, un livre de Constitutions, un balai et un seau qui sont des outils qui servent à nettoyer la loge et qui font partie du mobilier habituel.

Cette scène de l’âne et de l’échelle avec les deux personnages est une référence à des pratiques supposées imputées aux Maçons dans un pamphlet publié en 1723. Le personnage pris dans l’échelle ne serait rien de moins que James Anderson et ce chevalier, derrière l’âne, serait le Duc de Wharton à la manœuvre.

Hogarth, en caricaturant cette pseudo société, défendant la Grande Loge, s’offre au passage une moquerie sur Anderson réputé pour être un falsificateur de l’Histoire maçonnique.

On remarque qu’il est toujours très taquin avec ses frères ce Hogarth !

Alors de manière plus générale, pour revenir à notre sujet peut-être un peu plus classique, il faut savoir que l’œuvre d’Hogarth est considérée comme une action militante de son nationalisme exacerbé : Les Anglais et les Français sont régulièrement en guerre ne l’oublions pas.

Il y aura aussi des périodes plus calmes où il y aura beaucoup d’échanges, et notamment des échanges maçonniques et c’est ainsi que les grades anglais arrivent aussi en France et aux Antilles.

La guerre de succession d’Autriche aura même sur le plan maçonnique des conséquences puisqu’elle affaiblira durablement l’organisation générale de la Grande Loge. Les aristocrates qui dirigent la Grande loge sont à la guerre, et ils ne peuvent plus assurer leur charge au sein de celle-ci. Ce sont là des sujets très intéressants sur lesquels nous pourrons revenir un jour.

En ce qui me concerne, quand je regarde tout ça, le tableau le plus emblématique de cette expression anti française est je pense « The Roast Beef of Old England : Calais Gate », ou « La porte de Calais » !

Hogarth l’a peint en 1749 à son retour d’un voyage en France. Un voyage qui lui a toutefois permis de goûter l’hospitalité des geôles françaises, puisqu'il a été arrêté alors qu’il croquait les rues de Calais et on l’accuse d’espionnage. « La porte de Calais » est une charge en troid actes contre la France, mais également une apologie de la nation britannique.

Tout ça c’est l’expression d’une vision anglaise bien sûr ! Les Anglais n’aiment pas les Français!

La première charge est adressée à la religion et au clergé : Regardons ce moine bedonnant tentant de faire main basse sur ce quartier de viande. Hogarth dénonce ici le pouvoir politique et économique du clergé, le moine étant plus alléché par la pièce de bœuf que par les maux du peuple. Hogarth charge aussi la religion des papistes qu’il accuse de promouvoir la superstition.

C’est ainsi que les athées qualifient généralement la religion. On observe ceci dans la procession qui se trouve dans le prolongement de la porte dans laquelle trois femmes se prosternent, mais aussi avec ces trois autres femmes en bas à gauche qui semblent prier devant une raie à visage humain qui rappelle également le symbole du poisson des premiers chrétiens, « l’ichtus », le Christ et sa Passion.

Hogarth dénonce ici le poids d’un clergé oppressant en France alors qu’en Angleterre, celui-ci n’est que tolérance.

La deuxième charge s’adresse au système politique français. Cette porte de Calais en est le symbole ici, avec sa herse menaçante et cet oiseau de proie sur la croix prêt à s’abattre sur sa victime. Cette porte immense est la gardienne des privilèges français, celui de la monarchie absolue, celui d’un pouvoir arbitraire et c’est prendre un risque que de la traverser.

L’arbitraire s’exprime par cette main qui s’abat sur le peintre au second plan. On voit la pointe d’une hallebarde. - une arme d’autorité que l’on a aussi utilisée dans les opérations de police.

On peut tout à fait envisager qu’Hogarth s’est lui-même mis en scène puisque Hogarth est « engeollé » à Calais pour avoir croqué quelques rues. C’est évidemment une dénonciation de l’absence de libertés individuelles alors que l’Angleterre a adopté des 1689 le « Bill of Rights », la déclaration des droits. En effet, c’est le peuple qui a pris le pouvoir en Angleterre et qui a imposé ses règles aux Souverains à l’issue de la Glorieuse Révolution concernant les principes d’une monarchie parlementaire.

À cette époque en Angleterre on considère les libertés individuelles comme un axe de développement économique et Hogarth dépeint ici les Français comme des pauvres, soumis à un clergé oppressant faisant fi des vœux de pauvreté. Le moine ne porte-t-il pas des souliers vernis ?

Et que dire des pauvres français se nourrissant de soupe maigre, habillés de guenilles ? Alors que cet anglais, car c’est un Anglais, ce serait même un cuisinier, est bien habillé, porte des bas brodés, des souliers à boucles et surtout décharge de la viande destinée aux pensionnaires anglais d’une auberge de Calais. Cet anglais symbolise cette Angleterre prospère et cette Angleterre de liberté.

Ce sont des détails importants !

Hogarth est membre fondateur de la « Sublime Society of Beefsteaks » dont la devise est « Beef and Liberty » et dont les membres sont des artistes, des membres de la famille royale, des politiciens. C’est un club de 24 membres pas plus !

Un club dont la mise en place imite de façon volontaire la Franc Maçonnerie et qui adopte une médaille d’appartenance très proche de celle du Grade Allié de Saint Laurent du Martyr !

Quand on regarde ce bijou, on voit bien cette grille sur les deux médailles. Il ne faut pas oublier une chose : C’est que la maçonnerie au départ, cette maçonnerie moderne que nous connaissons, ce sont des clubs ! C’est dans ces clubs que va s'épanouir la Maçonnerie en Angleterre.

En France, ce sont les cafés qui vont permettre ça, on aura quasiment la même chose. On pense souvent que tout ça est très policé, que c’est très posé, que l’esprit des Lumières s’y exprime avec le verbe intelligent, que l'on y réfléchit sur les symboles ou sur d’autres choses intelligentes. Pas vraiment !

Ce sont des clubs qui sont totalement dans l’esprit anglais, et dans ces clubs il y a une constante : C’est que l’on y boit beaucoup !

Des clubs où s’expriment les tendances politiques du moment : Que ce soit Tories ou Whigs (les Tories sont les Stuartistes catholiques), Les Whigs (les Hanovriens protestants). Qui a dit que l’on ne parlait ni de politique ni de religion en Maçonnerie ? Ce sont souvent des clubs de soiffards et il ne faut pas s’en étonner.

Le Duc de Wharton serait le fondateur du "Hellfire Club". C’est le Club des Flammes de l’Enfer qui se réunissait à Somerset House. C’est un club Whig, un club Hanovrien cette fois.

Wharton passe de l’un a l’autre c’est selon.. On pourra aussi y revenir un jour.

C’est un club de potaches qui rassemble la jeunesse aristocratique dans lequel les trois officiers principaux sont appelés le Père, le Fils et le Saint Esprit, et qui tomba sous le coup d’une interdiction proclamée par le Roi le 21 avril 172. Ce qui a amené Wharton à se tourner vers une nouvelle intuition, une autre institution Whig, une institution qui soutient la couronne, une institution qui est en train de s’organiser ! Cette institution, c’est la Franc-Maçonnerie. Une institution dont il deviendra Grand Maitre de la Grande Loge après avoir été reçu en 1722.

Un "Hellfire Club" copié aussi à Dublin et fondé par Richard Parsons, comte de Rosse qui sera par deux fois Grand Maitre de la Grande Loge d’Irlande, en 1725 et 1730.

Alors ! Comment fait-on pour passer du "Hellfire", du club des Damnés, à Grand Maître de Grande Loge de Londres, puis de toutes les loges de France ? C’est une question intéressante que celle-ci ! On pourra aussi y revenir un jour.

On a aussi le Kit Kat Club ! Un club Whig peint ici par Hogarth.

Montagu lui-même était membre de ce club, Montagu 1er Grand Maître noble de la Grande Loge. Sir Richard Steele aussi, celui dont le portrait est au centre de cette gravure du tableau de loge de la Grande Loge. Ce club est très célèbre à Londres pour ses tourtes au mouton et pour ses « Knights of the Toast » - les Chevaliers du Toast. Ce sont ces mêmes Toasts que l’on porte aux agapes et que nous connaissons plutôt bien.

Et c’est dans ce "Kit Kat Club" que nous trouverions l’origine des « Firing Glasses », ces fameux verres à fond épais pour taper sur les tables lors des toasts maçonniques.

Vous avez déjà entendu sans nul doute cette acclamation « Houzé Houzé Houzé» - c’est celle que l’on retrouve dans les loges du REAA - elle proviendrait d’un club anglais un peu spécial : Les Mohawks, un club qui rassemble des jeunes gens de la bourgeoisie dont l’activité consistait à bousculer les gens dans la rue, parfois assez violement. On s’amuse comme on peut et « The Huzza » était leur chant de ralliement qui comprenait ce cri terrible « Huzza Huzza Huzza ».

S’agissant du club de Hogarth - le « Sublime Society of Beefsteaks », il faut dire que le bœuf, avec la bière, est un symbole de la lutte contre la France à cette époque. Shakespeare exploitera ceci dans Henry V et Henry Fielding fera une chanson populaire à la gloire de l’Angleterre appelée « The Roast Beef of England ». On comprend mieux la mise en scène de Hogarth dans la Porte de Calais …

Mais aussi l’origine de la représentation de « John Bull » qui donnera aussi ce nom de « Beefeaters » repris pour désigner les gardiens de la Tour de Londres, et enfin ce sobriquet chez nous : les « rosbifs » !

Tout ça, donc, est une charge contre la France, puisque la France n’aurait pas menée les réformes nécessaires pour améliorer sa situation financière. C’est une habitude puisqu’au crépuscule de 2025, c’est encore le même discours. En effet, la guerre de succession d’Espagne a couté très cher. La dette publique est à ce moment-là de 80% du PIB. Elle est à 114% en ce moment, rien ne change !

Tout ça bien sûr c’est une vision anglaise de la chose. Mais il est vrai que la France connaît des périodes récurrentes de disettes et de graves famines régionales et elle s’inspirera des méthodes agricoles anglaises pour améliorer sa situation.

C’est là, la troisième charge : Une dernière pique acide pour les gourmets : un Écossais en bas à droite ! La Auld-Alliance, la vieille alliance, l’alliance entre les royaumes d’Ecosse et de France contre les Anglais qui, si elle prit officiellement fin en 1560, n’a jamais vraiment disparue.

Cet Écossais symbolise le mauvais choix des Écossais qui sont réduits à cette seule misère que peut offrir le Royaume de France à ses amis. Aujourd’hui nous sommes très loin de tout ça, mais on l’entretient toujours un peu. Dans le tournoi des six nations, c’est l’Angleterre qu’il faut battre, quelle sublime jouissance que de voir le XV de la Rose être battu par le XV de France, même si on applaudi les joueurs des 2 équipes à la fin.

Mais revenons à l’œuvre d’Hogarth, une œuvre toujours inspirée de faits de société et mettant en scène les personnages de la société anglaise. C’est pourquoi, regardons de plus près ces deux gravures que sont “Gin Lane and Beer Street”, deux gravures de 1751.

Hogarth va illustrer de manière très efficace les maux de la société britannique de cette époque et mettre en évidence deux visions opposées de celle-ci.

Lorsque Guillaume III d’Orange accède au trône d’Angleterre en 1689, celui-ci révoque, entre autres choses, les privilèges de la Compagnie des Distillateurs et favorise par-là la production locale d’alcool. En fait, les distillateurs anglais n’avaient jusque-là pas le droit de produire l’alcool de grain de base. Ils l’importaient et ils le redistillaient ensuite ! C’était compliqué.

Parmis les objectifs de cette révocation, on trouvait le soutien du prix des céréales et le développement économique, mais on y retrouve surtout la volonté de réduire la consommation de Cognac - que l’on va interdire dans le royaume puisque c’est un cognac importé de France avec qui on est en guerre à ce moment-là, et enfin de promouvoir l’industrie d’un alcool plus en phase avec le nouveau souverain. Un alcool d’origine hollandaise : Le Jenever, devenu le Gin.

C’est la période connue sous le nom de «  Gin craze  ». En 1684, on boit 2,4 millions de litres de Gin en Angleterre, en 1751, on en boit 51,4 millions de litres. La taxe sur le Gin n’est que de 2 pence quand elle est de 4 shillings et 9 pence sur la bière.

On distille le genièvre partout, souvent de manière douteuse en y mélangeant de la térébenthine, et l’on trouve très facilement des endroits indiquant ceci : « Here you may get drunk for a penny, dead drunk for two pence, and clean straw for nothing.» Soit, « Ici on peut se saouler pour un penny, tomber ivre-mort pour deux pence et avoir de la paille propre pour rien ». Ce fut un véritable fléau pour le peuple anglais qui sombre dans l’alcoolisme et s’enfonce dans la misère. Ceci favorise la prostitution et le crime, et pour endiguer tout ça, il fut proclamé des lois très impopulaires.

Le Gin à ce moment-là c’est l’opium du peuple ! Il permet aux femmes de boire avec les hommes ! Le Gentleman’s Magazine de 1748 rapporte les faits d’une femme ivre qui a jeté son bébé dans le feu au lieu de le poser dans son berceau. Une autre femme, Judith Dufour, a étranglé ses deux enfants et les a jetés dans un fossé pour leur prendre leurs vêtements et les vendre pour acheter du Gin.

Hogarth va s’inspirer de tout ça, et va se servir de ces éléments d’actualité pour Gin Lane et faire de Beer Street l’éloge de cette Angleterre prospère buvant de la bière. Le Bœuf et la Bière, LA Gloire de l’Angleterre.

Mais que voit-on plus précisément sur ces gravures ?

On y voit des Londoniens du quartier de St Georges Bloomsburry qui vendent leurs objets personnels chez le préteur sur gage. C’est l’enseigne aux trois boules qui nous indique qu’il s’agit d’un préteur sur gage. Un préteur sur gage bien gras.

Cette enseigne aux trois boules est traditionnelle chez les prêteurs sur gages. Elle est constituée en fait de 3 sacs d'or, en référence à la légende de Saint-Nicolas qui, pour sauver l'honneur de trois sœurs frappées par la pauvreté et que leur père désespéré de ne pas pouvoir pas leur donner une dot s'apprêtait à livrer à la prostitution, jeta secrètement une nuit trois sacs d'or par la fenêtre de la maison.

Saint-Nicolas est aussi, entre autres, le Saint Patron des mariniers. Ce ne serait pas un Side Degree ça ? Ah si …

On également voit cette femme syphilitique sur l’escalier qui laisse glisser son bébé dans une chute mortelle, alors qu’elle prend ce qui semble être une prise de tabac, tandis que l’homme plus bas, un ancien militaire qui a vendu sa chemise visiblement, est ivre mort. Il est peut-être même déjà mort plus simplement; De son panier sors un rouleau évocateur : “The downfall of Mrs Gin”.

Plus haut, un mendiant dispute un os a un chien. Une femme fait boire du gin à son enfant, des hommes déjà saouls que l’on fait encore boire, et loin au fond une femme nue que l’on enterre.

Au centre un homme se frappe la tête avec un soufflet alors qu’il a embroché un enfant, la mère semblant surgir à cette vision d’horreur. Il y a même un pendu dans une maison résumant sûrement le désespoir d’une telle vie. On se bat pour pénétrer dans l’entrepôt de Gin, la distillerie Kilman, un nom de circonstance. Observons aussi l’état des maisons, ce sont des ruines Il n’y a guère que celle du prêteur sur gage et celle du fossoyeur en parfait état, montrant ainsi que la situation leur est très profitable.

Le Parlement, qui avait déjà voté le Gin Act en 1729, abrogé sous la pression populaire et les effets de la contrebande en 1733, due le réintroduire en 1736 en renforçant les taxes et en limitant la distribution. Ce n’eut qu’un effet, celui de favoriser la contrebande. Il y eu des émeutes en 1743 durant lesquelles il y eu 5 morts et la maison de Sir Thomas de Veil dans Frith Street fut attaquée durant cette période.

Sir Thomas de Veil était un magistrat à la cour de Bow Street à Covent Garden, c’est lui qui a mis en place la première police de Londres en 1740, et il est bien sûr Franc-Maçon. Il fut un fervent défenseur du Gin Act qu’il appliquait avec rigueur dans son tribunal. Il courut envers lui la rumeur qu’il dû gouter à du Gin pour raison professionnelle et qu’il but en fait de l’urine. Peut-être la raison pour son aversion pour celui-ci.

Mais retenez bien ce nom car nous y reviendrons très vite.

Tout ça, bien évidement, fait des ravages dans tout Londres. Les archives des hôpitaux londoniens font apparaitre une envolée de 400% des admissions en 1749 par rapport à 1704. Il n’y a pas la sécurité sociale à cette époque. On ne va pas à l’hôpital comme aujourd’hui. On n’a pas de carte vitale que l’on donne pour payer. Cela coûte de l’argent et on ne peut pas forcément se soigner. Ceux qui le peuvent voient leur fortune défaites très rapidement.

À cause de cet alcoolisme qui gangrène la société, il y aura environ 10 000 morts à Londres entre 1749 et 1751. Si l’on regarde la croissance de la population des grandes villes européennes, on observe une progression de 75% en moyenne au 18e siècle. Mais à Londres, cette progression n’est que de 30% pour la première moitié du 18e, et tombe même à 25% de progression dans la deuxième moitié. (source : Population des villes européennes de 800 à 1850)

Londres qui représente 55% de la population du Royaume-Uni en 1700, ne représente plus que 37% en 1750. C’est très important tout ça, car nous sommes à la fin de la décennie 1740. Cette période coïncide parfaitement avec la période du très important déclin que connait la Grande Loge de Londres : Le Registre de la Grande Loge indique clairement qu’une soixantaine de loges londoniennes disparaissent en peu de temps,

C’est aussi une période troublée pour la maçonnerie qui amènera à des processions moquant la maçonnerie. On parle de « mocked masonry » ! Et donc tout ça, ce n’est pas sans conséquences … L’organisation de la Grande Loge s’en ressent fortement, et c’est aussi le début de la Grande Loge des Anciens. Des Anciens qui vont se créer en Grand Comité sur la volonté de maçons Irlandais.

Des Irlandais qui sont arrivés en masse après la période de grande famine de 40-41 et qui sont restés pour certains. Des Irlandais qui seront rejoints très rapidement par des anglais dans cette nouvelle Institution maçonnique qui va se développer en reprochant à la première Grande Loge d’avoir négligé le Fond de Charité. Le Fond de Charité est un point capital à ce moment-là, c’est la raison d’être de la Franc-Maçonnerie. C’est même le Fond de Charité ce qui va la diriger un temps.

Quand Montagu arrive à la tête de la Grande Loge en 1721, les registres indiquent qu’il verse 100000£ au fond de charité. C’est un montant énorme à l’époque. Mais à ce moment-là, dans les années 1740, les donnateurs qui entretiennent ce Fond, ceux qui mettent la main à la poche, sont à la guerre. Ils sont sur les champs de batailles de la guerre de succession d’Autriche, ils sont sur les mers dans la troisième guerre inter coloniale, ils sont sur le front de la bataille de Culloden en 1746, et personne ne compense le manque.

La Grande Loge n’assume plus son rôle, elle décline, les réunions de Grande Loges ne sont plus aussi régulières qu’elles le devraient, les loges de Londres sont rayées une à une du tableau de loge, et Hogarth nous dépeint la réalité terrible de la vie Londonienne.

Nous avons là une conjonction d’évènements qui amènent à des transformations importantes de la société et qui par voie de conséquence - on peut tout à fait le supposer – impactent le fonctionement de la Maçonnerie.

Quand on obsrve Beer Street, cette gravure contraste totalement avec Gin Lane, où on peut observer que c’est la maison du prêteur sur gage qui est en ruine et on voit que le peuple est heureux dans une société prospère à l’économie florissante !

C’est assez incroyable la masse d’informations que tous ces détails que l’on trouve dans l’iconographie ou dans les Arts en général peuvent nous apporter sur cette époque. Aussi incroyable l'héritage que nous a laissé Hogarth tant sur la société que sur les mœurs anglaises en général et sur ceux des maçons anglais en particulier.

Alors justement nous y arrivons ! L’oeuvre maçonnique d’Hogarth la plus connue des maçons est « Night », une gravure tirée de « The four Times of Day » Les quatre périodes de la journée en 1738.

C’est peut-être aussi ma préférée car elle est pleine d’intelligence et de références discrètes.

On peut en voir une épreuve originale au musée de la Maçonnerie du Grand Orient de France, rue Cadet à Paris. Dans le temps, cette gravure vient juste après les évènements que j’ai décrits auparavant concernant Gin Lane, et pourtant Gin Lane ne sortira que treize années plus tard. Mais ces deux gravures sont étroitement liées par l’Histoire.

Cette gravure met en scène plusieurs personnages dont un Vénérable Maitre, dans un état d’ébriété avancée, qui est visiblement raccompagné par son Tuileur. On reconnait ce Vénérable Maitre à ce qu’il porte l’équerre accrochée à un collier blanc, et un de ces grands tabliers caractéristiques de l’époque. On reconnaît aussi le Tuileur grâce à l’épée qu’il porte sous le bras, et en regardant bien, il a le même tablier, et il tient une clé.

La clé des secrets de la Maçonnerie, de ceux qui permettent de garder le bon renom. Cela doit évoquer quelque chose. Un pot de chambre est versé par la fenêtre dont le contenu coule sur ce pauvre vénérable.

Le décor est celui des rues Londres où l’on peut croiser autant l’opulence que l’extrême pauvreté. Nous avons des pauvres gars qui dorment à même la rue, un gamin qui s’offre de raccompagner les passants avec sa torche moyennant certainement rétribution, on voit aussi un barbier arracheur de dents, on voit le tavernier qui remplit ses futs, etc …

Un détail amusant puisque en y regardant bien ! Le tavernier remplit ses futs, mais ne dirait-on pas aussi qu’il remplit la tête du tuileur ? Un détail très amusant quand on connait un peu l’œuvre d’Hogarth car on retrouve ce même détail dans une autre gravure : « A Midnight Modern Conversation ».

Dans cette gravure on est dans un de ces clubs dont je vous ai parlé, on fume, on boit. Cela n'est visiblement pas une réunion de gens aux bonnes manières. La tête de ce pauvre homme au sol, celui qui n’a pas l’air très bien n’est-elle pas en train d’être remplie du contenu de la bouteille que tient celui au-dessus de lui ?

Autre détail amusant, la tache sur le crâne ? On l’a déjà vu cette tâche ! Et on l’a déjà vu dans une situation étrangement similaire, n’est-il pas ? Hogarth est un taquin ! Il aime remplir les têtes vides. Mais ce personnage au sol, on le retrouve aussi dans la gravure du Hell Fire Club. Serait-ce la même personne ? On pourrait l’imaginer aisément.

Si on continue dans le détail, on a une malle-poste de la Salisbury Flying Coach qui est renversée dans un feu de joie au milieu de la rue dans lequel brûlent surement quelques portraits d’anciens ministres. C’était très courant et très dangereux car la ville se remet juste du grand incendie de Londres de 1666. On a d’ailleurs un incendie visible au loin.

Qu’avons-nous d’autre? Un déménagement qui semble se faire un peu à la cloche de bois, des enseignes avec une grappe de raisin et une coupe, une autre avec un buste, des feuilles qui pendent aux enseignes, une multitude de détails et rien n’est anodin dans cette gravure.

Ce que l’on peut prendre pour deux enfants avec des épées de bois, l’œil avisé y verra deux maçons au secours des passagers de cette malle-poste renversée.

Deux maçons vertueux qui sont en contraste évident aux deux autres visiblement moins vertueux !

Deux maçons que l’on reconnait facilement parce que l’un d’entre eux porte un manche à balai, et c’est encore un faubert, ce fameux balai de corde, dont il était de tradition pour les loges se réunissant dans les tavernes que de le placer devant la porte de celle-ci : une serpillière et un seau «  a mop and pail ».

Ces instruments étaient destinés à être utilisés par le derniers apprenti-entrés pour effacer le tableau de loge dessiné à la craie à même le sol : « Mop and pail freemasonry ». C’est un point de détail que seul un maçon peut identifier et qui fait que les commentateurs prennent souvent ces deux personnages pour des enfants.

Observons les positions des épées et des bâtons des personnages au premier plan. Cela ne vous rappelle rien ? Ceux-ci forment un compas et une équerre si on les superpose ! Il y en a plein des détails comme ça et tout ça est très amusant !

Mais continuons. Nous sommes dans Londres et nous voyons une enseigne avec une grappe de raisin et un gobelet. Là encore, les commentateurs de la maçonnerie pensent à chaque qu’il s’agit de la taverne « At the Rummer and the Grappe » sur Channel Row la taverne ou se réunissait l’une des quatre loges fondatrices de la Grande Loge. Même Bernard E. Jones s’y est fait prendre, c’est peut dire.

Mais non ! Ce n’est pas du tout ça, et tous les détails sont intéressants et les feuilles de chênes doivent nous interpeller puisque nous retrouvons ces décors aussi sur les chapeaux de nos personnages et ces éléments nous indiquent que c’est jour de fête ! Nous sommes le 29 mai, jour de l’anniversaire de la restauration du Roi Charles II, et la statue au fond est celle de Charles 1er. Nous sommes donc dans Charing Cross à quelques kilomètres du quartier de Chiswick, et on peut remercier le Frère Speth des AQC pour nous dire que nous sommes plus précisément dans Hartshorn Lane, la rue de la Taverne « At the Rummer », le Gobelet ! Une taverne qui est situé juste en face de la taverne « The Earl of Cardigan », le Conte de Cardigan d’où le buste sur l’enseigne.

Ce sont là deux tavernes qui abritaient des loges qui jouissaient d'une réputation plutôt difficile dirons-nous. Et donc, car l’histoire ne s’arrête pas là, ce Vénérable Maitre n’est rien de moins que Sir Thomas de Veil, celui-là même dont nous avons déjà parlé tout à l’heure.

Le Tuileur est identifié comme étant Andrew Montgomery, Grand Tuileur de la Grande Loge. Il a la réputation de ne pas être très malin ce qui doit peut-être expliquer que le tavernier lui remplisse la tête. Veil, sur cette gravure, va recevoir le contenu d’un pot de chambre sur la tête et bien évidement cela fait directement écho à la rumeur propagée sur Veil et son goût pour un liquide qu’il aurait bu en lieu et place de gouter du Gin. Mais ici, il est complètement saoul et Il rentre d’une tenue maçonnique rond comme un tonneau.

On est en pleine caricature de Sir Thomas de Veil, que l’on identifie sous la signature de « Thomas Vail » ou « Thomas Veil » sur le registre de la première loge d’Hogarth et dont on sait maintenant qu’ils sont une seule et même personne. Le Magistrat qui mène une lutte contre l’alcoolisme et qui applique à la lettre le Gin Act au point que la population s’en prenne à lui par vengeance est complément bourré à la sortie de ses réunions maçonniques. Si cela n’est pas une moquerie de sa personne.

Remarquons qu’il pourrait tout aussi s’agir du Vénérable Maitre de Rudyard Kipling Lodge après avoir été maintes fois resservi de vin par son Passé Maitre Immédiat durant l’agape que l’on s’y laisserait prendre.

Veil et Hogarth sont de la même loge « At the Hand and the Apple Tree » ! Et pourtant, Hogarth ne l’épargnera pas, bien au contraire.

Alors j’aurais pu vous montrer bien plus de choses, bien plus de détails, bien plus d’œuvres car l’Œuvre de Hogarth est immense, et on pourrait parler de tout ça pendant des heures.

Mais il se fait déjà tard et si on veut prendre quelques minutes pour poser des questions …

 

 

Références :

Robin Simon, “Hogarth, France and British Art: The rise of the arts in eighteenth-century Britain”

Révauger Cécile, « William Hogarth et la franc-maçonnerie : jeux de lumière »

Patricia Morales, "Mere good is nothing else but genius without the power of execution" : artists as arbiters of taste, 1792-1836 - University of Warwick, Thesis

Trowel, spring 2015 - Grand Lodge of Mason of Massachusetts - 2015

“Anecdotes of William Hogarth by Himslef “ with essays on his life and genius and criticisms on his works - 1833

PAULSON Ronald, Hogarth : The "modern moral subject", 1697-1732

Ars Quatuor Coronatorum n° 2

Ars Quatuor Coronatorum n° 18

American Journal of Public Health : "Can legislation prevent debauchery ? Mother Gin and Public Health in 18th-century england" - March 2001 vol 91

John Ireland, "Hogarth Illustrated" - 1804

Marie-Odile Bernez, « Les animaux de compagnie miroir de l'intime dans la Grande-Bretagne de la seconde moitié du dix-huitième siècle » - Nov 2012

John Trusler, The Works of William Hogarth: In a Series of Engravings : https://ebooks.adelaide.edu.au/h/hogarth/william/trusler/plates.html

Susan Ambler Spencer, “William Hogarth's The Painter and his Pug : Intent and Interpretation”, Thesis Master of Art, Kansas 2008

John Nichols, “The Genuine Works of William Hogarth” - 1810

Philippe Lanotte, « Les Grandes épidémies », Laboratoire de Microbiologie-Immunologie Faculté de Pharmacie de Tours

Rev. John Mitford, “The Works of gray” Vol 3 - 1835

Meshon Cantrill, “Who has not trembled at the Mohocks' name?” : Narratives of Control and Resistance in the Press in Early Eighteenth-Century London, Thesis Master of Arts in the Department of English University of Saskatchewan - 2011

Bairoch, Batou et Chevre, "Population des villes européennes de 800 à 1850", Centre d'Histoire Économique Internationale - 1988