Et si nous parlions de "pureté du rituel" ?
Un article proposé par le frère Philippe MRN, décembre 2025
Combien de fois n'avons-nous pas entendu parler de pureté du rituel en loge ou ailleurs ?
Tout comme, combien de fois n'a-t-on pas entendu aussi ceci : "nous en Emulation...", alors que cela ne veut absolument rien dire, alors que ce n'est qu'une forme d'argument d'autorité, souvent pauvre en consistance, pour expliquer que les choses doivent se faire comme certains l'entendent uniquement, et sous entendant par-là que leurs pratiques sont conformes à ce qui est fait en Angleterre.
C'est aller un peu vite en besogne, comme ignorer que la maçonnerie anglaise est parfois subtile et que, s'agissant de la pratique Emulation, nous avons à affaire là à une pratique plutôt orthodoxe, qui ne supporte pas la différence.
C'est par ces différences que coexistent différentes manières de faire un peu la même chose, mais que les différences relevées font que cela n'est plus "Emulation", c'est autre chose.
C'est en ce sens qu'il existe plus d'une centaine de workings différents en Angleterre. Du plus ancien, le Stability, au plus récent, le Benefactum, le working de Benefactum Lodge. Une Loge qui - comme beaucoup d'autres - a sa propre pratique, son propre "Little Blue Book", parce que dans la maçonnerie anglaise le rituel appartient toujours à la Loge, absolument pas à la Grande Loge, et encore moins à un quelconque Conseil.
Ainsi, "Emulation Working" est géré par Emulation Lodge of Improvment, la Loge de Perfectionnement eponyme, elle-même souchée sur la Lodge of Union n°256. D'autres Working se sont eux réunis en association totalement indépendante, comme le Taylor's que l'on évoquera ci-après et avec la "Taylor's ritual association".
C'est pourquoi, selon ce principe, et par d'un travail de comparaison - et je sais que je ne me ferai pas que des amis en écrivant ceci -, il apparait clairement ce que l'on connait sous la dénomination de "Rite Emulation" en France, n'est absolument pas "Emulation working".
Roger Dachez, dans "Histoire et prégnance du Rite Emulation" (sic) que l'on retrouve encore sur Baglis.tv ou sur la chaine Youtube de Baglis.tv précisait en 2011 que le "Rite Emulation" n'existait pas et n'était qu'une expression consacrée par l'usage.
Effectivement, cela ressemble à Emulation, cela a la couleur d'Emulation, mais cela n'est pas Emulation. C'est un peu comme le Canada Dry et le Whisky ...
L'Emulation working, le rite anglais style Emulation, est une école d'exigence, une école de maîtrise du geste et de la parole, une école de maitrise de soi, maîtrise de son corps, maîtrise de sa gestuelle, de son souffle, de sa diction, de la musicalité et du tempo du texte.
C’est une école de travail sur soi, de perfectionnement, une expérience intérieure vécue.
C'est pourquoi maîtriser le texte est une chose, mais faire ses signes parfaitement, maitriser les protocoles, les rituels, savoir se mettre à l'ordre et à quel juste moment se mettre à l'ordre, dans le respect de l'étiquette, savoir évoluer dans la loge sans commettre d'erreur, comprendre le sens de tout ce que l'on déploie comme efforts, tout cela doit être un ensemble actes réfléchis et totalement maîtrisés.
Emulation Working n'est pas non plus un "rite d'oralité", c'est creux et totalement faux. C'est beaucoup plus complexe.
Tout cela s'inscrit dans un contexte social, politique, culturel et religieux qui est en étroit rapport avec l'Histoire et la culture britannique au sens large, de l'Ecosse à l'Irlande, des îles galloises aux plages du Norfolk.
Tout a un sens et rien n'est dû au hasard. Quand on a compris ça, on est sur la voix Emulation. Si on ne comprend pas ça, et que l’on ne l’intègre pas dans sa propre démarche, si on fait différemment, et bien ce n'est plus Emulation !
C'est la différence entre connaître le chemin et arpenter le chemin. Il ne faut pas se contenter d'en avoir juste entendu parler.
On peut tout à fait être en retard sur tout ça, mais on ne peut pas être en décalage de cette application et on ne peut pas se contenter d’apprendre un texte et seulement se satisfaire de savoir le réciter.
Il faut aller plus loin.
C’est juste de la rigueur, et non pas la rugosité. Mais ce qui est plaisant, c'est aussi que tout cela se fait dans la décontraction, la maîtrise de soi : Le fameux flegme britannique.
L’erreur française est d’avoir laissé la Grande Loge s'accaparer tous les droits sur le rituel. Ceci a eu pour effet de ligoter les Loges dans un rituel imposé et de les avoir amenées à uniformiser une pratique insuffisamment instruite de l’esprit Emulation, conduite par des frères le plus souvent totalement ignorant de l’esprit britannique.
La Grande Loge d'Angleterre de son côté n'a jamais autorisé la publication d'un rituel. Le "Little Blue Book" appartient à Lewis Masonic, un éditeur indépendant de la Grande Loge, et ils l'ont édité en 1969 pour le compte quasi officel de l'Emulation Loge. Ce n'est pas la Grande Loge qui l'a pubié. Notons que Lewis le publiait déjà officieusemet depuis 1906.
Pourquoi ? Tout simplement parce que cela appartient aux Loges et que cela leur permet de se distinguer entre elles, d'avoir leurs propres usages, une âme particulière... jusqu'aux Loges dites "d'intérêt spécial" qui sont plus de 400 avec des spécificités qui les rendent uniques.
A partir de là, il faut donc prendre en considération que l'évocation de la pureté du rituel n'est vraie que si l’on maitrise ce que l'on dit et ce que l'on fait, et non pas si cela est fondé sur des croyances, des injonctions ou une mauvaise traduction.
Prenons le rituel des Modernes - celui de la Premier Grand Lodge de 1717 à Londres lequel est devenu en 1785 (en France) le Rite Français, ou Rite Français Traditionnel ou Moderne, et prenons le rituel anglais, dit "Emulation working"- celui issu de la Réconciliation de 1816 et des pratiques maçonniques des Anciens, renforcé par l'Emulation Lodge of Improvment de 1823, et bien ce dernier, dans un esprit francisé et catholicisé, quand il n'a pas été "écossicé" - au sens du REEA - ne peut que devenir un Rite Français Ancien.
Ce n'est donc pas le « Rite Emulation » aux larges erreurs notoires de traduction et dont la plupart des usages ont été copiés sur le « Taylor's working », qui peut prétendre à porter l’étendard de la maçonnerie anglaise, sauf à changer et être ainsi nommée : « a French working », la manière de faire des français.
"Taylor’s !"
"My Taylor's is rich" ... et il est très riche, mais il n'est pas Emulation et je vais m’en expliquer …
Le "Taylor’s working" est un rituel anglais placé sous la gouvernance du « Committee of The Association for Taylor’s Working » en 1964.
Son grand intérêt se trouve en deux points essentiels :
1) le texte est très proche de celui d’Emulation working,
2) il apporte beaucoup d’explications de mise en place, de pratiques spécifiques.
Le problème est que si l’on considère que tout est pareil : Emulation, Taylor’s, West End, Bristol… tout ça c'est anglais et donc il n'y a pas de différence à faire, et que l’on ne comprend justement pas ces différences ni leurs contextes, et que son propre anglais est discutable, alors on transfère les usages et les « séductions » dans les traductions à suivre.
La première publication de ce rituel maçonnique Taylor’s date de 1908. Il est établi sur la base d’un autre rituel datant de la fin du 19e : le « HILL’s North London Working », que l’on peut traduire par la manière de faire, ou le style, du frère Hill au Nord de Londres.
Le HILL est un « Working » lui-même particulier, selon l’étude comparée, puisqu’il est probablement dérivé du « Claret’s Working » et remis en forme par le F. Henri HILL, initié à la loge St. Marylebone n° 1305 en 1874.
On a donc un « Rite Emulation » dont les premières traductions auraient été produites par Henri BUE en 1884 en tant que « Rit. Maç. Des Ateliers sous l’obédience de la Grande Loge d’Angleterre », très certainement repris par les frères de Confiance 25 à la Grande Loge Nationale Indépendante et Régulière pour la France et les Colonies, puis qui , toujours le "Rite Emulation", aurait intégré à un moment non encore identifié les pratiques spécifiques du « Taylor’s », lequel reposerait sur le « HILL’s ». Un « HILL’s » étant un dérivé du « Claret’s Working ».
Le « Claret’s Working » étant particulièrement intéressant puisqu’il est rédigé par G. Claret et publié en 1833, soit juste deux ans après la mort de son ami Peter Gilkes avec qui il partageait les bancs de l’Emulation Lodge.
Le « Claret’s » a été publié à une période où il était très mal vu de publier ce type d’ouvrage, mais il a connu un fort succès puisqu’il a été vendu sous plusieurs éditions jusqu’en 1873, remplacé par « The Perfect Ceremonies » publié en 1871.
Le problème de fond, c'est que chacun y a apporté sa touche personnelle, ses propres séductions, ses petits arrangements et perfectionnements.
Comment donc peut-on dire aujourd’hui que le « Rite Emulation » reflète la pureté du rituel de l’Emulation Lodge of Improvment ? c'est plutôt compliqué ...
Même avec une distorsion intellectuelle importante, on ne peut le prétendre et cela reste une usurpation puisque le "Rite Emulation" est du "Taylor's working".
Afin de bien comprendre la raison pour laquelle le rituel dénommé Rite Emulation est du Taylor's Working et pas de l'Emulation Working, une comparaison avec ce que l'on voit en loge est nécessaire :
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Taylor’s Working |
Emulation Working |
Rite Emulation |
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Porter des gants |
Imposés : point 8 des « Generals notes » |
Strictement la discrétion de la Loge comme établi par le « Board of General Purposes » en 1950 et régulièrement rappelé depuis. |
Imposés par les Règlements Généraux |
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Se mettre à l’ordre |
En toute circonstance |
Dans le respect de l’étiquette maçonnique et l’ordre de préséance. On se met à l'ordre pour demander la parole au Vénérable Maitre ou si un officier de rang supérieu nous interpelle. |
En toute circonstance |
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Secrétaire se lève et se met à l’ordre |
En toute circonstance : point 11 des « Generals notes » |
Il ne se met jamais à l'ordre s'il est interpellé par le Vénérable Maître, il se met à l'ordre pour demander la parole. |
En toute circonstance, imposant au Vénérable Maitre de lui indiquer qu'il peut le quitter. |
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Cortège d’entrée |
Obligatoire |
Facultatif, c'est de l'usage propre à la Loge |
Obligatoire dans certaines version, facultatif dans d'autres. |
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Marquer les angles durant les cortèges d’entrée ou de sortie |
Toujours |
Jamais, voir le chapitre dédié aux cortèges pour les bonnes pratiques |
Toujours |
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Marquer les angles durant les déplacements dans la loge |
Toujours |
Jamais |
Non, mais souvent accompagné par le Directeur des Cérémonie [0] (ce qui est une erreur). |
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Croisement des cannes en entrée ou sortie |
Les Diacres forment une arche et parfois avec le Directeur des Cérémonies |
Les Diacres forment une arche, mais jamais avec le Directeur des Cérémonies. |
Les Diacres forment une arche et parfois avec le Directeur des Cérémonies |
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Tableau de Loge du Premier Grade après l’initiation |
Oui, en Loge ouverte. |
Non, Le Tableau de Loge du Premier Grade ne fait pas du tout partie du travail « Emulation », ou alors en Loge fermée uniquement et un autre soir comme travail complémentaire. |
Souvent constaté en Loge ouverte et parès une cérémonie. |
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Ainsi soit-il chanté |
Possible |
Non, c’est uniquement le Passé Maitre Immédiat qui le dit |
Parfois constaté |
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Trois coups distincts à l’ouverture ou à la réception d’un candidat. |
Non, batterie du Premier Grade |
Oui, et jamais la batterie du Premier Grade |
Aléatoire selon les versions de rituel. |
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Faire un signe à la fin de l’exhortation après l’Initiation |
Oui, le Signe de Fidélité à chaque mots : Vérité Honneur et Vertus |
Non |
Signe de Fidélité à chaque mots : Vérité Honneur et Vertus parfois constaté. |
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Faire un signe à la clôture des travaux |
Signe de Fidélité |
Se toucher le cœur, mais surtout ni le Signe de Fidélité, ni le Signe de Respect |
Signe de Fidélité ou mouvement libre selon les versions |
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Cacher son pouce pour faire le Signe de Respect |
Point 10 des « Generals notes » : A la manière du Signe du Fidélité le pouce caché [1] et la tête baissée [2] |
Jamais, le Signe de Respect[3] correspond à « Hand over heart », soit la main sur le cœur doigts ouverts. |
A la manière du Signe du Fidélité le pouce caché, nommé "Signe de Foi" |
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Faire porter le tablier au Premier Surveillant |
Oui, du Vénérable Maître au Surveillant |
Jamais, c’est le surveillant qui le détient auprès de lui. |
Usage parfois constaté d ele porter au Surveillant, parfois meme sur un coussin |
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Ouverture du Livre par le Passé Maître Immédiat |
Devant l’autel, face au Vénérable Maître. |
Depuis sa place, à la gauche du Vénérable Maître, sauf si l'autel est déporté ou le bureau trop grand. |
Selon les circonstances |
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Allumage et extinction des bougies |
Non précisé |
Usage sans cérémoniel, toujours avant l’ouverture des travaux et après la clôture |
Cérémoniel après l'ouverture repris des usages du Régime Ecossais Rectifié |
[0] une pratique qui n'est pas "Emulation working" et qui est fixée dans le "Nigerain ritual" : "The DC should be in readliness to conduct members or visitors of rank to their approrpiate seats in the Lodge".
[1] Le pouce caché est ici la source d’une erreur française : le « Signe de Foi », un signe totalement inconnu des rituels puisqu'il n'y est jamais fait mention de "Sign of Faith". Cetains renverront au "Nigerian Ritual", toutefois il n'y est indiqué que le pouce n'est pas à à l'équerre: "the thumb not extended".
[2] C’est assez surprenant car cela n’est pas un usage protestant qui est de plutôt lever les yeux au Ciel, comme il est recommandé lors de l’exhortation après l’initiation.
[3] Le Signe de Respect est un signe du rituel anglais, le "Sign of Reverence" ou "Sign of R." dans le texte, mais qui n'est pas un signe maçonnique mais un signe social et religieux : "Hand over heart", issu de l'Eglise Episcopalienne Ecossaise emprunté par la suite par l'Eglise Anglicane mais tombé en désuétude. C'est la main sur le cœur que font toujours les américains, une tradition de l'Eglise Episcopalienne Américaine, une dissidence anglicane.