Rudyard Kipling
29 Avril 2026

La Franc-Maçonnerie, plus qu'un Club

L'Influence des Clubs de Sociabilité et des Sociétés Fraternelles sur la Franc-Maçonnerie anglaise des 18e et 19e siècles.

Propos du F. Philippe MRN pour la Rudyard Kipling Lodge , avril 2026

Un écosystème associatif en mutation

Depuis longtemps, nous avions annoncé que nous effectuerions un travail sur les Clubs. Cela date de la conférence sur Willaim Hogarth en 2015, autant dire il y a plus de 10 ans maintenant, et dans laquelle j’abordais déjà l’existence de ces fameux clubs de sociabilité et d'autres choses, que cela soit au travers de leurs membres, ou de l'art en général et de la peinture ou des gravures du 18e siècle anglais en particulier.

La naissance de la franc-maçonnerie spéculative moderne en Angleterre représente l'un des phénomènes sociaux les plus remarquables de cette époque. Loin d'être une création ex nihilo, elle émerge d'un terreau culturel extrêmement fertile : l'âge d'or des associations britanniques.

Cette période voit l'éclosion d'une multitude de clubs, de sociétés savantes, d’organisations fraternelles et de cercles de sociabilité qui transforment profondément les usages sociaux anglais.

C’est quelque chose qui existe encore aujourd’hui en Angleterre, mais si l'influence de ces clubs ont pu avoir sur la société s’est amoindrie, ils agrègent encore des milieux de sociabilité ou de pouvoirs importants qui peuvent encore la façonner.

Pour comprendre la Franc-Maçonnerie anglaise, cela nécessite impérativement de devoir analyser cet environnement associatif complexe, d'en identifier les emprunts, les innovations, mais aussi les circulations d'idées et de pratiques qui ont pu exister entre ces différentes structures.

Cette étude approfondie, qui s’appuie sur un ensemble de sources solides, examine comment la maçonnerie s'est nourrie de traditions existantes, tout en créant un modèle organisationnel novateur qui, à son tour, influencera durablement la culture associative britannique et mondiale.

Et enfin, cela remet en perspective ce qu’est la Franc-Maçonnerie dans son histoire et dans le berceau de son developpement initial, à une époque où les dérives de certains, par opportunisme ou parfois simplement perdus entre le socle biblique des rituels, le désir d’un rattachement à une tradition religieuse. Les appels récurent au Sacré ou aux mystères ésotériques, dans un contexte subissant les apports exogènes d'auteurs très éclairés dans leurs domaines, qu’ils soient religieux, mystiques, alchimiques ou occultes, quand ils ne sont pas politiques ou sociétaux, n'ont fait que l’éloigner de ce qu’elle est réellement au départ, de ce qui est fixé son ADN, et de ce qu’elle n’aurait jamais dû oublier : un club social, une société fraternelle de charité.

Cela aurait attiré beaucoup moins de problèmes pour la suite ...

Le contexte historique et social

La transformation de la société anglaise post-Révolution Glorieuse

La période qui suit la Révolution Glorieuse de 1688-1689 marque un tournant capital dans l'histoire britannique. Elle permet l'établissement d'une monarchie constitutionnelle, la garantie relative de libertés civiles et l'affaiblissement de la censure créent un espace public nouveau.

Jürgen Habermas, dans « L'Espace public », en 1962, identifie cette période comme cruciale dans l'émergence d'une « sphère publique bourgeoise » où les citoyens peuvent débattre librement.

Ce n'est pas rien pour l'époque. 

Les coffee-houses : laboratoires de la sociabilité moderne

Les coffee-houses, apparus à Londres dans les années 1650, connaissent une expansion spectaculaire au tournant du siècle. Brian Cowan, dans « The Social Life of Coffee : The Emergence of the British Coffeehouse » publié en 2005, documente qu'en 1700, Londres compte plus de 500 établissements. Ces lieux deviennent des centres d'informations, d'échanges commerciaux et de débats politiques.

Chaque coffee-house est un espace où l’on se rencontre selon son milieu social, sa profession, et parmis les plus courus nous avons :

- Lloyd's Coffee House ouvert en 1686 sur Tower Street : c'est le centre du commerce maritime et des assurances. Il fixe l'origine de la « Lloyd's of London », la bourse de l’assurance et la réassurance,

LLoyds Cofee House by William Holland, 1789

- Jonathan's Coffee House : c'est la première bourse des valeurs, c’est l’ancêtre de la Bourse de Londres,

- The Grecian Coffee House : cet endroit est régulièrement fréquenté par les Fellows : les Compagnons de la Royal Society,

- Will's Coffee House : le Will's fut l’un des plus grands cafés de Londres et un haut lieu de la littérature et de la critique, fréquenté notamment par John Dryden,

- Button's Coffee House : on y retrouvait tous les jours Joseph Addison et Richard Steele à ses cotés.

Lions head au Buttons Coffee House par William Hogarth

Steve Pincus, dans « Coffee Politicians Does Create : Coffeehouses and Restoration Political Culture » en 1995, démontre que ces établissements ne sont pas de simples lieux de consommation, mais des institutions politiques où se forgent l'opinion publique.

Ces lieux sont vraiment très important pour la suite. C'est là où les débats politiques se font et se défont au quotidien.

L'émergence des tavernes comme espaces associatifs

Parallèlement aux coffee-houses, les tavernes et alehouses - sorte de bars à bières - maintiennent leur rôle traditionnel tout en s'adaptant aux nouvelles formes de sociabilité. Peter Clark, dans son livre « British Clubs and Societies 1580-1800 » estime que l'Angleterre compte environ 50 000 alehouses vers 1700, servant une population d'environ 5 millions d’habitants.

Ces établissements offrent différentes commodités comme :

- Des salles privées que l'on peut louer pour des réunions,

- Un cadre en dehors des espaces domestiques hiérarchisés,

- Une restauration et un débit de boissons,

- Et étonnant, une fonction de « boite aux lettre » et de lieu d'affichage.

En France, on a exactement le même phénomène avec les cafés, qui offrent des espaces politiques et sociaux et où la derniere intervention politique ou les éléctions se refont au travers de propos aux relents parfois douteux et souvent anisés. Cela existe toujours même si la tendance est plutôt de voir de nos jours les réseaux sociaux les remplacer tout ça, avec des résultats beaucoup moins glorieux, mais où est revendiquée une liberté d'expression débridée, au détriment du sens commun, quand ce n'est pas simplement l'humanité qui n'y a plus sa place.

La prolifération des Clubs : typologie et fonctions

Toujours dans « British Clubs and Societies 1580-1800 », Peter Clark distingue plusieurs catégories de clubs, et notamment :

A. Les Clubs « Politiques »

Les affiliations politiques structurent de nombreux clubs après 1688.

La division entre les « Whigs », c’est-à-dire ceux qui sont favorables au parlementarisme, au protestantisme libéral et à l'expansion commerciale - aujourd’hui on dira les Libéraux - et les « Tories » - soit les Conservateurs - attachés à la prérogative royale, à l'anglicanisme traditionnel, et à l'aristocratie terrienne qui se reflète dans l'organisation associative.

On aura les clubs des uns et le club des autres … ne s'exprime pas ici le clivage droite gauche de nos sociétés actuelles ou celui fait entre « Labour » et « Tories » dans la société anglaise.

Le Kit-Cat Club (1696-1720) : Sans doute le plus célèbre club Whig, il réunit environ 40 membres de l'élite culturelle et politique. Ses membres incluent :

John Churchill, duc de Marlborough, le fameux « Malbrough s'en va-t-en guerre » qui fut un général et un homme politique,

Robert Walpole, qui fut Premier ministre,

Joseph Addison et Richard Steele, qui sont deux essayistes remarquables,

William Congreve, dramaturge et poète,

John Vanbrugh, architecte et dramaturge,

Isaac Newton, le scientifique et philosophe que l’on ne présente plus.

The Kit Kat Club par William Hogarth

Le Kit-Kat Club tire son nom de Christopher Cat, le cuisinier qui fournissait des "Kit-Cat pies", les fameuses tourtes au mouton.

Les réunions se tenaient initialement chez Cat, puis plus tard à la taverne Fountain près du Strand, puis enfin dans une salle dédiée chez le secrétaire du club, Jacob Tonson.

Les rituels du Kit-Cat, tels que Robert J. Allen les décrit dans « The Clubs of Augustan London » montrent que chaque membre devait écrire un toast en vers pour une beauté féminine qu'il admirait. Une tradition qui généra une collection de portraits féminins commandés à Sir Godfrey Kneller.

Pour ceux qui ne seraient pas habitués aux agapes de la Rudyard Kipling Lodge, un toast est un propos rapide, une dédicace, à l’occasion d’un levé de verre.

Le October Club : Fondé en 1710, ce club Tory radical réunissait des députés qui buvaient "October ale", la bière d'octobre. Plus populiste que le Kit-Cat, il représentait la « gentry » provinciale conservatrice mécontente de la modération du gouvernement Tory de Harley.

B. Les Clubs intellectuels et scientifiques

La Royal Society, fondée en 1660 qui disposera d’une charte royale en 1662, constitue le modèle par excellence de la société savante. Ses caractéristiques influenceront profondément la maçonnerie :

Mérite intellectuel : l'admission dépend des contributions scientifiques, non de la naissance.

Expérimentation collective : les démonstrations publiques d'expériences créent un rituel partagé. Jean Théophile Desaguliers était le démonstrateur de Newton.

Publication : les Philosophical Transactions établissent depuis 1665 la communication savante.

Réseau international : une correspondance avec les autres académies européennes s'établie.

Michael Hunter, dans The Royal Society and Its Fellows 1660-1700, analyse la composition sociale ainsi : si l'aristocratie domine numériquement, les savants roturiers, comme Robert Hooke, y jouent un rôle intellectuel central.

Le College of Physicians, refondé en 1518 et le Royal College of Surgeons maintiennent des traditions corporatives tout en s'ouvrant aux nouvelles sciences médicales. Leurs structures hiérarchiques qui comprends « Fellows », « Licentiates » et « Members » préfigurent les grades maçonniques.


C. Les Clubs conviviaux et récréatifs

 

William Hogarth en est membre, ainsi que John Wilkes, un plus tard...

Le rituel est très codifié : le Président porte un habit bleu bordé d'or avec des boutons gravés "Beef and Liberty", et un toast formel ouvre le repas.

Le repas de ces « Steak nights » était immuable :

- Bifteck grillé qui est toujours servi saignant, avec une sauce au beurre et aux câpres.

- Pommes de terre rôties ou du pain grillé.

- Bière brune : la fameuse ale, ou du porto.

- Blue Stilton cheese, mais ceci seulement à partir du 19e siècle.

Et on y retrouvait ces cérémonials particuliers :

Le gril et le Président : Le bifteck était grillé sur un gril en fer forgé symbole de la Société par le « Steward », sous la supervision du Président qui est élu pour un an. Ce dernier portait une chaîne en or avec un pendentif en forme de gril.

Les toasts et chants : Après le repas, les membres portaient des toasts, souvent satiriques ou patriotiques, suivis de chants comme « The Roast Beef of Old England » Un chant composé par Richard Leveridge en 1735 et qui fut hymne officieux de la Société.

George Augustus Frederick Walmisley, dans « The History of the Sublime Society of Beefsteaks », 1871, détaille ces cérémonies autour d’un rituel d’initiation à la fois humoristique et solennel.

Toujours tout faire avec sérieux, sans se prendre au sérieux pourrait-on dire !

Le Serment : Le nouveau membre devait prêter serment sur un bifteck cru, du bœuf anglais forcément, en jurant de respecter les règles de la Société, notamment :

« Je promets de défendre la cause du bœuf, de mépriser les mets délicats et de ne jamais trahir les secrets de la Société, sous peine d’être condamné à manger du mouton bouilli pour l’éternité ». Walmisley, 1871, p. 45 ; « The Gentleman’s Magazine », 1785, vol. 55, page 521.

Le repas d’Initiation : Le candidat était invité à un dîner où il devait manger un bifteck entier, parfois cru ou à peine cuit, sous les acclamations des membres. S’il réussissait, il était admis et recevait une fourchette en argent gravée aux armes de la Société : un gril et la devise « Beef and Liberty ». « The Sublime Society of Beef Steaks » par Henry B. Wheatley, 1871, page 12.

D. Les Clubs professionnels

Les professions libérales émergentes créent leurs propres associations :

- Lawyers' Clubs : divers « Inns of Court », des écoles de droits qui maintiennent des traditions médiévales,

- Medical Societies : comme la « Society of Collegiate Physicians »,

- Artists' Clubs : préfigurant la « Royal Academy »,

Les sociétés de bienfaisance et d'entraide mutuelle : « Friendly Society »

Un aspect crucial du paysage associatif britannique est le développement des « Friendly Societies », des organisations d'entraide mutuelle populaires.

Origines et développements

Les Friendly Societies émergent dès le 17e siècle, mais vont prolifèrer au cours du 18e et offrent :

- Une assurance maladie : « sick pay »,

- Une assurance décès : « funeral benefits »,

- Parfois une caisse de retraite,

- Un réseau de solidarité sociale.

Simon Cordery note qu'en 1793, une enquête parlementaire identifie 7 200 « Friendly Societies » en Angleterre et au Pays de Galles, avec environ 648 000 membres. En 1815, ces chiffres atteignent respectivement 7 000 et 925 000.

Structure et rituels

Beaucoup de « Friendly Societies » adoptent des structures quasi-maçonniques, avec :

Grades initiatiques : nouveaux membres admis par cérémonie

Mots de passe : pour identifier les membres légitimes

Règlements stricts : amendes pour absence, ivrognerie, etc.

Regalia : insignes, certificats enluminés

Salle de loge : réunions dans des tavernes, mais avec des décors spécifiques

P. H. J. H. Gosden, dans « The Friendly Societies in England 1815-1875 » paru en 1961, documente ces pratiques en détail. Il montre aussi comment les sociétés les plus élaborées comme les « Odd Fellows » développent un système de « Grades » très comparable à la maçonnerie.

Les Odd Fellows

L'origine des « Odd Fellows » reste obscure, mais l'ordre est documenté à Londres dès le début du 18e siècle. Le nom viendrait de la diversité des métiers représentés à partir de "odd" signifiant divers, et ce en opposition avec les guildes mono-professionnelles.

Les premiers registres survivants datent de 1748 au sein de l’Aristarchus Lodge de Londres.

L'ordre se structure progressivement :

1798 : Fondation du London Unity,

1810 : Schisme créant le Manchester Unity of Independent Order of Odd Fellows.

Le système rituel comprend 5 niveaux :

Degree of Initiation : l’admission du candidat

Degree of Friendship : le premier Grade

Degree of Brotherly Love : le deuxième Grade

Degree of Truth : le troisième Grade

Degree of Faith : le quatrième grade, mais que l’on ne retrouve que dans quelques loges.

Les rituels incluent des allégories morales, des lectures bibliques, des gestes symboliques et un catéchisme. Le symbolisme emprunte aux traditions bibliques comme la visite de Rebecca au puits, le bon Samaritain mais aussi aux traditions chevaleresques.

James Spry, dans « The History of Odd-Fellowship » en 1867, reproduit des rituels complets montrant leur complexité que nous invitons à consulter.

1717 - La fondation de la Grande Loge

Faisons un rapide tour de la fondation de la Franc-Maçonnerie pour comprendre comment ce puzzle d'organisation, clubs, sociétés s’imbriquent entre elles et comment un 4 juillet de l’époque, l’Angleterre n’étant pas encore passée au calendrier Grégorien, s’est formé selon la légende maçonnique la Premier Grand Lodge, celle de Londres et de Westminster.

On parle de légende, parce que le vrai événement, c’est plutôt 1721 et l’arrivée du duc de Montagu et si 1717 a existé, nous verrons plus loin que la pièce dans laquelle se serait tenue cette fameuse réunion n’était pas bien grande, du moins plus petite qu’un studio T1, et où si le projet était de diriger la maçonnerie anglaise voire mondiale, aucune administration n’en sortira.

Comment revendiquer la création d'une organistion, la Grande Loge, si l'on n'élit ou ne nomme pas ne serait-ce un secrétaire ou un trésorier ?

Dans les faits, ne nettra éventuellement que le concept de "Grandelogisation", mais certainement pas d'obédience telle que l'on peut les connaitre de nos jours. 

Le contexte politique et social de 1717

La succession hanovrienne :

En 1714, la mort de la reine Anne sans héritier direct mène à l'accession de George Ier de Hanovre, prince allemand protestant choisi pour éviter le retour d'un Stuart catholique. Cette succession provoque :

L'hostilité des Tories et des Jacobites, qui sont partisans des Stuart.,

La domination Whig sous Robert Walpole

Une période d'instabilité politique

La Révolte Jacobite de 1715 :

En 1715, une rébellion jacobite en Écosse et au nord de l'Angleterre échoue : la « fifhty rebelion » ou « fifty » que tout anglais connaît, crée une atmosphère de suspicion envers les associations secrètes.

Dans ce contexte, la création d'une Grande Loge ouvertement loyaliste et protestante peut être lue comme une affirmation politique.

L'environnement intellectuel :

Les années 1710 voient :

- La fin de la Guerre de Succession d'Espagne avec le Traité d'Utrecht en 1713,

- L'essor du commerce et de la finance avec la South Sea Company en 1711,

- L'épanouissement de la presse périodique et notamment « The Spectator » d'Addison et Steele, 1711-1712,

- Le développement de la pensée déiste et notamment cette publication de John Toland, « Christianity not Mysterious, » en 1696.

Les quatre Loges fondatrices :

Nous sommes toujours de nos jours confrontés à un problème de sources documentaire puisque notre connaissance de la fondation de 1717 provient principalement de :

- James Anderson et de ses Constitutions de 1738, qui décrit rétrospectivement des événements 20 ans plus tard et auxquels il n’a pas assisté,

- Les minutes de la Grande Loge qui ont été partiellement conservées,

- Des sources extérieures fragmentaires.

Nous avions nous même fait un travail en 2012 sur cette fondation et publié ici : Que s’est-il donc vraiment passé le 24 Juin 1717 à la brasserie "l’Oie et le Gril"

Les Quatre Loges historiques ne furent rien de moins que des Loges indépendantes de Londres. Aujourd’hui certains appellent ce type de loges des Loges « sauvages », parce qu'elle ne sont pas mise sous le boisseau, mais pour celles-ci particulières  et qui ont crée la Grande Loge, il a été adopté une définition assez pratique : « acting by Immémorial Constitution ».

Donc, tout part de Loges indépendantes, comme l’est la Rudyard Kipling Lodge, mais on va dire qu'elles sont tellement anciennes que l’on ne s’en souvient pas ! Mais ce que l'on sait aujourd’hui est que c'est totalement faux, puisque la première à 26 ans en 1717, et les autres sont de créations encore plus récentes.

L’indépendance des Loges est la mère de la Maçonnerie moderne et cela ne devrait pas être oublié.

Ceci étant démontré, ces quatre « time immemorial lodges » sont :

La N°1 : « At the Goose and Gridiron », Ale-house in St. Paul's Church-Yard, la Loge de Saint Paul l’Oie et le Gril. C'est actuellement la Lodge of Antiquity n°2 au registre de la Grande Loge Unie d'Angleterre.

Cette taverne où se réunissaient des musiciens tire son nom curieux probablement d'une corruption de « Swan and Lyre », le cygne et la lyre, symbole d'Apollon, la lyre transformée en gril par l'humour populaire. Située près de la cathédrale St. Paul, elle est au cœur du Londres commercial.

N°2 : « At the Crown », Ale-house in Parker's Lane near Drury Lane, la Loge de Westminster. Cette loge n’a plus d’activité de nos jours.

Drury Lane, dans le quartier théâtral de Covent Garden, était un lieu de sociabilité intense. La proximité des théâtres suggère un milieu mêlant artisans, artistes et professions libérales.

N°3 : « At the Apple-Tree », Tavern in Charles Street, Covent Garden, la Loge de Covent Garden, actuellement Lodge of Fortitude à Old Cumberland n°12.

Covent Garden, récemment développé, était déjà à l’époque un quartier à la mode. L'Apple-Tree Tavern deviendra un lieu important pour la jeune Grande Loge.

N°4 : « At the Rummer and Grapes », Tavern in Channel Row, Westminster, la Loge de St. Martin's Lan actuellement connue sous le nom de The Royal Somerset House and Inverness Lodge No.4.

Westminster, siège du Parlement et des administrations, suggère une loge fréquentée par des fonctionnaires et des personnes liées au gouvernement.

Ces quatre Loges historiques n’ont donc jamais eu besoin de patente de la Grande Loge pour fonctionner, comme celle des Grands Stewards, et leur changement de nom n’est dû qu’au regroupement de loges qui a pu s’opérer depuis leur création. C’est un fait, deux loges qui se fondent en une seule prennent souvent un nom qui assemble les deux noms , ou en adopte un  nouveau qui va les fédérer.

Parmi leurs privilèges, leurs membres respectifs ont celui de pouvoir porter des décors dorés marquant ainsi leurs spécificités.

Les membres :

Malheureusement, nous n'avons pas de liste complète des membres présents le 24 juin 1717 et le seul compte rendu dont nous disposons est celui que l'on trouve dans les Constitutions de 1738 qui, rappellons le, décrit une situation passée 20 ans plus tôt et sous la plume d'Anderson qui n’y assistait pas, mais qui dans le besoin s’était vu accorder le droit d’une nouvelle édition. Cette situation ne peut que jeter le doute sur une rédaction intéressée de ces Constitutions de 1738.

Toutefois, dans les participants cités par Anderson, on retrouverait :

Anthony Sayer : gentleman de profession incertaine, élu premier Grand Maître

Jacob Lamball : charpentier, Vénérable de la loge "At the Crown"

Joseph Elliot : Vénérable d'une autre loge

William Alexander : membre d'une loge

C'est maigre et à cela s’ajoute une précaution d’Anderson qui fait intervenir "quelques frères anciens", dont on ne saura jamais s’ils ont vraiment existé.

Dans ce que l’on sait toutefois, c’est qu’à la vue du plan de la pièce que l’on connait aujourd’hui, au 3eme étage du bâtiment, on ne pouvait pas tenir y tenir très nombreux : 4,30 m par 6,5 m, soit à une vingtaine au maximum dans environ 28m², auquel on doit encore ajouter des tables, des chaises, et la capacité de circuler.

S'ils étaient 12 ce serait déjà pas mal en fait.

Rappelons nous quand meme de la note dans le cahier de Stuckeley qui initié en 1721 exprimait, venant d'etre fait maçon la veille, qu'ils avait été difficile de trouver suffisament de monde pour faire la cérémonie.

Cependant, la diversité sociale que relève Anderson est assez intéressante : un gentleman côtoie des artisans qualifiés ce qui dans le contexte de l’époque n’est pas anodin.

Le développement organisationnel, de 1723 à 1740

Expansion des Loges :

De 4 loges en 1717, la Grande Loge enregistre un développement important :

1723 : environ 20 loges,

1730 : environ 100 loges,

1740 : environ 200 loges.

Et cette croissance exponentielle reflète l'attraction de la nouvelle organisation.

Diversification sociale :

Initialement concentrée sur la « middling sort » : des artisans qualifiés, des petits commerçants, des professions libérales que la maçonnerie attire progressivement :

- L'aristocratie après 1721,

- La gentry, les propriétaires terriens,

- Les militaires, avec les loges de régiment,

- Les marchands et bourgeois,

- Les artistes et les intellectuels.

Les processions publiques :

Régulièrement à cette époque, et notamment pour la fête de Saint Jean-Baptiste le 24 juin ou la Saint Jean l'Évangéliste le 27 décembre, la Grande Loge organise des processions publiques spectaculaires.

La procession du 24 juin 1721, décrite par les gazettes, inclut :

Plus de 150 maçons en tabliers et gants blancs,

- Les Grands Officiers en regalia,

- Musique faite de trompettes et tambours,

- Marche vers l'église pour l’office religieux,

- Banquet à Stationers' Hall.

Ces manifestations publiques servent plusieurs objectifs :

- Affirmation de respectabilité,

- Recrutement,

- Célébration de l'identité collective,

- Démonstration de l'ordre et de la discipline.

Elles empruntent aux processions des « livery companies » et aux fêtes corporatives médiévales.

Les Tavernes et la question des lieux :

La grande majorité des loges se réunissent en taverne. John Timbs, dans « Club Life of London » publié en 1866 liste plus de 200 tavernes londoniennes ayant abrité des loges.

Les avantage des tavernes sont indéniables :

- Salles disponibles à la location,

- Service de restauration pour les banquets rituels,

- Neutralité de l'espace, qui ne sont ni marqués religieusement, ni sous la coupe d’un bailleur privé particulier,

- Proximité avec la culture des clubs.

Mais celles-ci ont aussi des inconvénients :

- Manque d'intimité, c’est souvent bruyant,

- Impossibilité d’y laisser des décors permanents,

- Proximité avec le bar et les pintes de bière abondantes.

Progressivement, les loges importantes acquièrent ou louent des locaux dédiés. Le premier Freemasons' Hall ouvre d’ailleurs en 1776.

Les Clubs comme modèles et inspirations

Ex nihilo nihil ! Rien ne se crée de rien…

Empruntons à Lucrèce ce propos pour dire que ce qui se crée autour de la franc-maçonnerie au début du 18e n’est pas le fruit du hasard. On a d’un côté une maçonnerie de métier qui n’existe quasiment plus, et d’une loge un peu plus ancienne que les 3 autres de création récente, on va reconstruire quelque chose. Mais on ne part pas de rien, on va amalgamer des usages de la vie sociale ou religieuse, des rituels, des manières de faire, et une organisation à partir de ce que l’on connait déjà : les associations de métiers et les clubs.

Et notamment :

Les « Livery Companies » : l'héritage médiéval

Les 77 Livery Companies de Londres, les guildes de métiers historiques, maintiennent au 18e siècle des traditions séculaires. Bien que leur pouvoir économique décline, elles restent des institutions sociales et caritatives importantes.

Ce sont ces organisations qui forment encore aujourd’hui le quartier de Guild Hall à Londres

Avec la Franc-Maçonnerie, les Livery Compagnies partagent les structures suivantes :

Hiérarchie des Grades :

Apprentice : apprenti,

Freeman : homme libre du métier,

Liveryman : membre à part entière, portant la livrée,

Court of Assistants : conseil d'administration,

Master et Wardens : maître et surveillants,

Cette structure en Grades progressifs, avec responsabilités croissantes, préfigure directement le système maçonnique Apprenti-Compagnon-Maître.

Cérémonies d'admission :

Les livery companies pratiquent des « making ceremonies » où l'apprenti prête un serment, reçoit des instructions, puis il est formellement admis. Bien que moins élaborées que les initiations maçonniques, elles établissent un précédent rituel.

Banquets et fraternité :

Les Companies célèbrent des banquets annuels fastueux, notamment le « Lord Mayor's Banquet », à ne pas confondre avec le « Mayor of London », le Maire de Londres.

le « Lord Mayor's Banquet »est le banquet du chef de la Corporation de la Cité de Londres. C’est l’autorité local de l’administration de la City

La convivialité rituelle autour de la table est un élément qui crée la fraternité.

Charité organisée :

Chaque companies maintient des « almshouses » : des maisons de retraite, mais aussi des écoles, des fonds de Bienfaisance pour les veuves et les orphelins au travers du Charity Comission.

Ce modèle de charité, qu’il soit orienté vers l’intérieur de la maçonnerie, mais aussi vers l’extérieur influence dès le départ la maçonnerie en général, et va même pendant un temps fixer le socle de son organisation.

Halls et symboles :

Les Halls des Companies comme Mercers' Hall, Goldsmiths' Hall, etc…, exhibent des armoiries, des symboles de métier, des bannières, des portraits des maîtres passés. Cette culture matérielle symbolique se retrouve aussi dans les Loges.

Ian W. Archer, dans The History of the Haberdashers' Company publié en 1991, détaille ces pratiques. James Stevens Curl note que plusieurs fondateurs de la Grande Loge appartenaient à des « livery companies », formant ainsi une continuité culturelle avec celle-ci

La Royal Society : un modèle savant et méritocratique

Fondée en 1660 et formalisée par une charte royale en 1662-1663, la Royal Society of London for Improving Natural Knowledge devient le modèle des sociétés savantes pour le reste du monde.

Principes organisationnels :

Admission par mérite et cooptation :

Contrairement aux universités, la Royal Society ne requiert pas de diplôme. L'élection comme « Fellow », comme Compagnon, dépend des contributions scientifiques et du parrainage de membres existants. Ce système méritocratique, tempéré par la cooptation, par parrainage, devient le modèle maçonnique. Les moyens moderne de communication changent toutefois un peu les choses de nos jours.

Structure administrative :

Un Président, comme le fut Isaac Newton, 1703-1727, par exemple,

Un Conseil : Council

Des Fellows, des Compagnons qui sont des membres ordinaires,

Des assemblées régulières,

Expérimentation collective :

Les démonstrations publiques d'expériences scientifiques, souvent spectaculaires, créent un rituel partagé. Desaguliers, comme « Curator of Experiments » et démonstrateur de Newton, perfectionne cette forme pédagogique.

Ces « experiments » ressemblent aux rituels maçonniques : une action symbolique collective qui génère un enseignement moral et philosophique.

Publication et diffusion :

Les Philosophical Transactions établissent depuis 1665 la communication scientifique moderne. De même, la Grande Loge publie ses Constitutions, listes de membres, etc…

Réseau international :

La Royal Society correspond avec les académies continentales : l’Académie des Sciences de Paris, l’Académie de Berlin, etc…. Ce modèle d'internationalisme savant inspire la maçonnerie cosmopolite et la formalisation d’un réseau diplomatique qui passe par la reconnaissance.

Michael Hunter, dans « Establishing the New Science » de 1989, analyse les traditions de la Royal Society : politesse, civilité, coopération, rejet des disputes dogmatiques. Ces valeurs qui deviennent centrales dans le contexte de la maçonnerie.

Membres Communs :

Plusieurs personnages appartiennent aux deux institutions :

John Theophilus Desaguliers : Fellow RS 1714, GM 1719,

Martin Folkes : Fellow RS 1713, Président RS 1741-1753, Deputy GM 1724-1725,

James Anderson : non-Fellow, mais actif dans les milieux savants,

Jean-Théophile Désaguliers, fils de John perpétue la double appartenance : Royal Society et Franc-Maçonnerie.

Ce croisement d’appartenance crée de fait une culture hybride qui s’exprime au travers de l’empirisme expérimental et le symbolisme maçonnique.

Le Kit-Cat Club : modèle politique et culturel

L’emblématique Kit-Cat Club a existé entre 1696-1720 environ. Il réunit l'élite Whig dans une atmosphère conviviale, mais sérieuse.

Ses caractéristiques sociologiques sont plutôt élitaire, mais diversifiées :

Le Kit-Cat rassemble :

Des ducs et lords : Marlborough, Somerset, Dorset, …

Des politiciens : Walpole, Stanhope, …

Des écrivains : Addison, Steele, Congreve, Vanbrugh, …

Des éditeurs : le célèbre éditeur Jacob Tonson est le secrétaire du club, il est d’éditeur de Milton !

Ce brassage entre la haute noblesse et de l'intelligentsia bourgeoise préfigure le modèle social maçonnique, où de nos jour le chauffeur de taxi peut côtoyer le ministre dans une même loge.

Rituels sophistiqués :

Chaque membre doit composer un toast en vers pour une lady admirée. Ces toasts sont lus lors des dîners et les dames portraiturées par Godfrey Kneller, 1646-1723.

Les 48 portraits de « Kit-Cat beauties », aujourd'hui à la National Portrait Gallery, témoignent de ce rituel galant.

Engagement politique implicite :

Sans être un club de conspiration, le Kit-Cat sert de réseau informel Whig. Les décisions politiques sont discutées, les candidatures électorales y sont coordonnées.

Le modèle maçonnique reprend cette ambiguïté : neutralité affichée mais orientation politique de facto.

Exclusivité et prestige :

Le nombre de membre est limité à environ 40 et la sélection y est rigoureuse, créent un prestige immense. Appartenir au Kit-Cat est un marqueur social, et c’est là encore une règle que l’on retrouve dans certains cercles dits « privilégiés »

Robert J. Allen, dans « The Clubs of Augustan London » paru en 1933, considère le Kit-Cat comme le prototype du club aristocratique moderne.

Lien avec la Franc- Maçonnerie :

Plusieurs Kit-Cats deviennent maçons :

Le duc de Montagu, le premier Grand Maitre noble en 1721était Kit-Cat,

Le duc de Richmond, qui fut également Grand Maître entre 1724 et 1725, probablement aussi,

Vanbrugh, architecte et dramaturge, membre des deux.

Cette continuité de personnel suggère là encore une proximité et une continuité culturelle.

Les Clubs de Taverne : une sociabilité populaire

Sur le plan sociologique, on entre là dans un niveau clairement inférieur et des milliers de clubs informels se réunissent dans les tavernes.

Typologie des Clubs de Taverne :

Ce sont essentiellement des clubs conviviaux, de simples sociétés de buveurs, avec des noms fantaisistes :

The Everlasting Club,

The Lying Club, le club des menteurs,

The Farting Club, le club des flatuleurs, (sociologiquement, on marque bien le coup-là)

The Surly Club, le club des raleurs,

Edward Ward, dans « The Secret History of Clubs » publié en 1709, catalogue ces associations aux tonalités plutôt étonnantes.

Clubs de professionnels :

Ils rassemblent les membres d'une même profession :

Clubs de chirurgiens

Clubs de clercs

Clubs d'acteurs

Clubs politiques locaux :

Ces clubs sont particulièrement actifs lors des élections, ils organisent la clientèle politique.

Clubs littéraires :

Ce sont là des clubs de lecture et de discussion autour de la poésie, de pièces, d’essais.

Pratiques communes :

Cotisations : généralement modestes, de quelques pence à un shilling,

Élection d'un président : souvent hebdomadaire ou mensuelle

Règles de conduite : amendes pour retards, absences, blasphèmes

Toasts rituels : formules récitées en levant son verre

Chants collectifs : ballades, chansons à boire

John Timbs, dans « Club Life of London » publié en 1866, cite de nombreuses anecdotes sur ces clubs, illustrant leur diversité infinie.

Influence sur la Franc-Maçonnerie :

La maçonnerie emprunte massivement à cette culture :

Les « toasts » maçonniques formalisent les toasts de taverne

Les « fire ceremonies », ces rituels de table maçonnique avec claquements synchronisés qui théâtralisent le toast. Un usage de table que l’on retrouve à la Rudyard Kipling Lodge.

Les amendes pour retards sont courantes,

Le rôle du « Tyler » reprend les usages des clubs.

Cependant, la maçonnerie rend plus honorables ces pratiques populaires par :

Une ritualisation sophistiquée,

Un symbolisme allégorique,

Une moralisation liée à la tempérance relative et à la dignité.

Les Hell-Fire Clubs : transgression et parodie

À l'opposé des institutions respectables, les Hell-Fire Clubs représentent la sociabilité transgressive … voire très transgressive.

Le Hell-Fire Club original, 1719-1721 :

Fondé par Philip, duc de Wharton, qui deviendra paradoxalement Grand Maître de la Premier Grand Lodge en 1722-1723, ce club se réunit pour des beuveries, des blasphèmes et diverses débauches.

Les membres se proclament ironiquement des "devils" et parodient les rituels religieux.

Le club est sulfureux au point d’être supprimé par décret royal en 1721 après un scandale public.

Geoffrey Ashe, dans The Hell-Fire Clubs, 1974, documente les différents clubs s’y référent.

Le Medmenham Monks, 1750-1760 :

Le plus célèbre Hell-Fire Club, dirigé par Sir Francis Dashwood, se réunit à Medmenham Abbey, une abbaye désaffectée, et dans les caves de West Wycombe.

Membres notables :

John Wilkes, politicien radical proche de William Pitt, il fut Lord Maire de Londres,

Le comte de Sandwich, First Lord of the Admiralty, chef de la Marine royale anglaise,

Paul Whitehead, poète,

Thomas Potter, rien de moins que le fils de l'archevêque de Canterbury.

Pratiques :

Parodies de messes noires

Orgies présumées

Rituels ésotériques burlesques

Décorum pseudo-monastique

La devise du Hell Fire :« Do what thou wilt », « Fais ce que tu voudras », est empruntée à Françoois Rabelais, « fay ce que vouldras » dans son Gargantua, 1534.

Relation avec la Franc-Maçonnerie :

Plusieurs Hell-Fire members sont aussi des francs-maçons, créant par-là d’évidentes confusions. Cependant, les historiens s'accordent sur l'absence de lien institutionnel.

La relation est plutôt parodique puisque le Hell-Fire Club prend les formes extérieures de la fraternité maçonnique : le secret, des rituels et des Grades pour les subvertir dans la transgression.

Daniel P. Mannix, dans « The Hell Fire Club » publié en 1959 explore ces différentes ambiguïtés.

Influence réciproque :

Si les Hell-Fire Clubs parodient la maçonnerie, ils révèlent aussi l'attraction culturelle du rituel secret. Ainsi la transgression adopte elle aussi les formes de l'ordre symbolique.

Les Friendly Societies : une fraternité populaire

Nous avons déjà évoqué les « Friendly Societies » mais accordons-nous un passage pour approfondir leur relation avec la maçonnerie.

Les « Odd Fellows » :

Ce sont les sociétés amicales qui comptent parmi les plus anciennes au monde.

La structure rituelle des « Odd Fellows » du 19e siècle est assez bien documentée. Elle comprend :

Degré d'Initiation :

Le candidat, les yeux bandés, est conduit dans la loge,

Il prête serment sur la Bible,

On lui révèle les « secrets », soit un mot de passe et un signe de reconnaissance,

Lecture d'un discours moral sur l'amitié et la fraternité.

Degré de « Brotherly Love » :

Allégorie du bon Samaritain,

Le candidat joue symboliquement le rôle du blessé secouru,

Enseignement sur la pratique de la charité.

James Spry, dans « History of Odd-Fellowship » publié en 1867, reproduit ces rituels ce qui nous permet de faire la comparaison suivante avec la Maçonnerie :

Aspect

Odd Fellows

Franc-Maçonnerie

 

Bandeau initiatique

Oui

Oui

 

Serment

Oui

Oui

 

Grades progressifs

3-5

3 + des grades complémentaires

 

Symbolisme

Biblique, moral

Architectural, biblique

 

Charité

Centralisée, assurance

Décentralisée, charitable

 

Philosophie

Chrétienne explicite

Déiste latitudinaire

 

Recrutement

Classes populaires

Classes moyennes et supérieures

 

Emprunts et divergences :

Les « Odd Fellows » empruntent donc clairement le cadre maçonnique avec une initiation, des grades et des secrets, mais ils l'adaptent pour leurs besoins :

Fonction d'assurance mutuelle plus importante,

Moins de symbolisme ésotérique,

Christianisme plus explicite,

Coûts d'adhésion moindres.

Le « Ancient Order of Foresters »:

Fondé en 1834, les « Foresters » adoptent une thématique sylvestre autour de l’œuvre littéraire « Robin Hood », le Robin de la forêt de Sherwood, et organisent leur structure en copiant ouvertement la maçonnerie :

Chief Ranger, ce qui est l’équivalent du Vénérable Maître,

Sub-Chief Ranger, un Premier Surveillant,

Les cérémonies se font en « Court », soit l’équivalent de la loge.

Roy A. Church et Emma M. Chapman, dans « Membership and Voting in Mutual Insurance: The Case of the Hearts of Oak Friendly Society over the Nineteenth Century » en 2003, analysent ces structures.

Influence mutuelle :

Si les Friendly Societies empruntent à la maçonnerie, elles l’influencent aussi en retour :

Charité systématique : Les « Friendly Societies » développent des systèmes d'aide mutuelle plus systématiques que les premières loges. Au 19e siècle, la maçonnerie institutionnalise sa charité avec le « Royal Masonic Benevolent Institution » en 1842 en s'inspirant partiellement de ces modèles.

Démocratisation : L'accent populaire des « Friendly Societies » pousse certaines loges à s'ouvrir socialement.

Régulation : Les « Friendly Societies Acts » de 1793, 1829 et 1875 créent un cadre légal pour les associations fraternelles, dont bénéficie indirectement la maçonnerie.

Les Clubs féminins : une sociabilité parallèle

La maçonnerie au 18e est exclusivement masculine en Angleterre, et ceci jusqu'aux ordres d'adoption et à la maçonnerie féminine du 19e-20e siècle. Cependant, des formes de sociabilité féminine se développent parallèlement.

Les « Literary Societies » :

Les femmes éduquées forment des cercles de lecture et discussion :

- The Bluestocking Circle dans les années 1750-1780, autour d'Elizabeth Montagu

- Discussions littéraires, philosophiques, scientifiques

- Mais il n’y a toutefois pas de structure formelle comme les clubs masculins

Sylvia Harcstark Myers, dans « The Bluestocking Circle » publié en 1990, documente ces réseaux.

Les « Charitable Societies » :

Les femmes aristocratiques et bourgeoises organisent elles aussi des sociétés de charité autour de différentes missions :

- Aide aux pauvres

- Fondation d'écoles pour filles

- Soutien aux hôpitaux

Ces organisations adoptent parfois une structure formelle avec une présidente, une trésorière, des règlements, mais sans le rituel des organisations masculines.

Les Loges d'adoption :

En France, dès les années 1730-1740, se développent des loges d'adoption : des loges féminines placées sous le patronage de loges masculines de la Grande Loge de France pour l’essentiel.

Les rituels, simplifiés et "féminisés", permettent aux épouses et parentes de maçons de participer aux travaux maçonniques.

Ce modèle arrive tardivement en Angleterre, vers la fin du 18e début 19e et s’impose de plus en plus. En mars 1999, la Grande Loge Unie d'Angleterre par un vote du Board, son organe de direction, reconnaît officiellement la maçonnerie féminine comme parfaitement régulière.

Ces dernières années, la Grande Loge confrontée aux évolutions de la société, et parce que la maçonnerie anglaise a toujours eu l’intelligence de l’adaptation, plus que du mauvais procès, a permis aux frères transidentitaires d’assurer leur présence en Loge, ceux-ci-ayant été initiés hommes et a modifié ses règlements (conditions d’entrées, dress-code) en regard de cette situation nouvelle.

En avril 2026, 7 sœurs anglaises sont membres de la Grande Loge Unies d’Angleterre.

Bien qu’un peu daté maintenant en regard de ces évolutions depuis 30 ans, Janet Burke et Margaret Jacob, dans « French Freemasonry, Women, and Feminist Scholarship » de 1996, analysent ces dynamiques qui restent en grande partie valides.

Influence sur la Franc-Maçonnerie :

La séparation des sexes en maçonnerie reflète les normes sociales de l'époque, mais crée aussi une tension et bien que les banquets maçonniques incluent parfois des « Ladies' Nights », cela ne reste que des tentatives de conciliation en décalage avec leur temps.

Le développement aux Etats-Unis de « The Order of the Eastern Star », fondé en 1850, et d'ordres similaires en Angleterre représente une adaptation du modèle maçonnique à la participation féminine.

Cela reste un sujet complexe et d’intérêt de tout premier plan.

De la Maçonnerie vers les Clubs - Une influence vers la société civile

Le succès de la Maçonnerie et ses imitations

Ce qui a fonctionné dans un sens, développe souvent son pendant dans l’autre sens, un peu comme un effet miroir. Et c’est très exactement ce qu’il va se passer dès les années 1730, où le succès de la Grande Loge va inspirer de nombreuses imitations, très sérieuses ou parfois très parodiques.

La parodie témoigne de l'impact culturel de la maçonnerie et on parodie ce qui est influent, sinon cela ne sert pas à grand-chose.

Par exemple, les Gormagons, dans la période 1724-1738, révèlent les tensions politiques entre les Jacobites et les Hanovriens qui traversant la société.

C’est une société mystérieuse, ou une mystérieuse société, probablement fondée par des Jacobites hostiles à la maçonnerie Hanovrienne, parodie les rituels maçonniques. Les Gormagons prétendent détenir une sagesse orientale supérieure détenue par un sage chinois fictif.

De leur principale activité, ils :

  • Organisent des processions burlesques,
  • Publient des "révélations" ridiculisant la maçonnerie,
  • Attirent brièvement l'attention au point que le duc de Wharton lui-même, un ancien Grand Maître les rejoint.

Nous ne les détaillerons pas tous ici, ce n’est pas l’objet, mais Andrew Prescott, dans « The Unlawful Societies Act of 1799 : A Study in the Suppression of Political Societies during the French Revolutionary Period » publié en 2000, va fournir une analyse détaillée de ces groupes qui pourra faire l’objet d’une publication spécifique un jour.

Influence sur les organisations professionnelles

Les « Trade Unions » :

Au 19e siècle, les syndicats ouvriers britanniques, dans le contexte de répression des « Combination Acts » de 1799-1800, adoptent des structures quasi-maçonniques pour échapper à la surveillance.

E. P. Thompson, dans « The Making of the English Working Class » en 1963, documente cette pratique :

Rituels d'initiation : serments de secret, épreuves symboliques,

Grades hiérarchiques : apprenti, compagnon, maître,

Mots de passe : pour identifier les membres,

Symbolisme de métier : outils transformés en symboles moraux.

Nous en avons un exemple avec les « Tailors », les Tailleurs :

En 1834, les tailleurs de Londres organisent une grève et on se rend compte que leur syndicat clandestin emploie des usages particuliers :

Des initiations avec un bandeau,

Des serments dramatiques,

Des symboles du métier comme des ciseaux et des aiguilles.

Ces pratiques, qui sont révélées lors de procès, vont scandaliser l'opinion publique mais elles témoignent de l'influence du modèle maçonnique.

Un autre exemple avec les « Agricultural Laborers », les travailleurs agricoles :

L'affaire des « Tolpuddle Martyrs » en 1834 illustre parfaitement cette influence puisque 6 ouvriers agricoles du Dorset, dirigés par George Loveless, formerent une société fraternelle : « The Friendly Society of Agricultural Labourers », qui aura même ses propres rituels secrets.

Arrêtés et déportés en Australie pour « administration de serments illégaux », ces 6 ouvriers devinrent des martyrs du mouvement ouvrier.

Leurs rituels, révélés à leur procès, ressemblent étroitement à ceux des « Odd Fellows » et, plus de façon éloignée, à ceux de la maçonnerie.