Rudyard Kipling
04 Février 2026

La vêture du Maçon

Conférence donnée à la Rudyard Kipling Lodge par le F. Philippe MRN. le 14 novembre 2012

[mise à jour février 2026]

Je vais essayer d’être synthétique et ainsi je ne m’attacherai qu’à la vêture du Maçon en Loge de Métier, dans l’esprit de la Franc Maçonnerie anglaise, de son histoire en général, et à l'aune des Constitutions de la Grande Loge Unie d’Angleterre en particulier.

Je ne rentrerai donc pas dans le symbolisme lié aux décors d'un maçon. Celui-ci est très riche, très souvent controversé, et mérite une étude plus attentive que nous aurons certainement l’occasion d’aborder lors d’une prochaine tenue.

Mon propos sera développé selon 3 axes :

1) la tenue du Franc Maçon,

2) le tablier,

 et 3) les médailles et les insignes…

La tenue d'un Franc-Maçon :

Il est demandé à un Franc Maçon d’être exemplaire, et d’ailleurs on lui recommande de toujours se conduire comme tel. C’est dans ce principe que sa tenue fait partie de cette exigence. Ainsi, si la droiture de son corps est le symbole de son esprit et de la rectitude de ses actes, sa tenue peut être considérée comme le symbole visible de l’exemplarité universelle du Franc Maçon.

C’est pourquoi, le Franc Maçon se doit toujours d’être convenablement habillé, autant pour lui que pour les autres.

Mais contrairement à l’idée reçue et largement diffusée, être chaussé de noir, vêtu de sombre, gris foncé, bleu marine ou noir, portant une cravate ou un nœud papillon noir, sur une chemise claire, de préférence blanche n’est absolument une obligation maçonnique.

 

Vous ne trouverez pas dans le "book of Constitution" les mots "dark suit", et quand ont fait référence à "clothing" c'est pour parler des décors, mais pas des vetements que l'on doit porter.

 

Il est toujours assez regrettable que les injonctions et règlements allant en ce sens ignorent tout de l’Histoire et des usages de l’Ordre que ceux-là même prétendent protéger et conserver.

 

Balayons d’un revers de main le désir d’établir une uniformité constante entre les membres, effaçant les codes profanes pour préparer l’esprit du maçon lorsque en se parant de ses décors de maçon. C’est de l’intellectualisation …

 

Le costume noir, la cravate noire et la chemise blanche est une tenue de deuil issue de l’après Grande Guerre, la première guerre mondiale, pour tous les frères tombés aux champs d’Honneur et ailleurs.

 

C'est extremement louable et compréhénsible dans son époque.

 

Puis, c'est simplement resté et par mimétisme, cela a perduré, et les oukases l'ont imposé.

 

Pourquoi pas ? Mais cela oblige à être honnête, car cela n’a absolument rien à voir avec une vêture maçonnique qui s'inscrirait dans une Tradition, et il serait de bon aloi que l’on cesse de faire croire aux frères que c’est LA tenue des Francs-Maçons, si ce n'était pas aussi la tenue des banquiers et autres cadres de la City.

 

Des banquiers et des cadres qui portent souvent l'habit et il n'est pas rare de les croiser autant autour de Threadneedle street qu'à Fremason's hall, ou même à Fremasons arms.

 

Notons maintenant quand même qu'en date du 12 juin 1933, le Grand Maître, en réponse à une suggestion avancée par le Grand Maître adjoint, a autorisé le port de la veste blanche de cérémonie si l'autorisation en est donnée par les Grands Maîtres provinciaux ou de District ainsi que par les Maîtres de Loge.

 

La veste noire n'est donc plus obligatoire.

 

Ce qui est vraiment important, c’est être digne, dans la mesure de ses moyens ou de son contexte.

 

Vous pensez sérieusement qu’aux Philippines, juste parce que c’est loin et que la maçonnerie dite régulière est très implantée, et que c’est exotique, les frères vont en loge en costume cravate ?

 

Non, ils ne le font pas, ils sont en chemises blanches.

Vous pensez très sérieusement que sous la tente, les militaires sur les théâtres d’opérations forment une Loge régulière en costume trois pièces ?

 

Non, ils sont en treillis et autres uniformes militaires, parfois avec leur casque et armes.

Vous pensez très sérieusement que partout dans le monde, dans toute l’histoire de la Franc-Maçonnerie, les Maçons se sont toujours, en tout temps, toute circonstance, se sont habillé en “croque-morts” ?

C'est encore plus faux ...

Une tenue digne et élégante, et c’est seulement sur celle-ci que vient se poser le plus grand symbole de la tenue d’un Franc Maçon : son tablier !

Alors certains diront, et les gants dans tout ça ?

Les régulations anglaises sont claires là-dessus : c’est le port des gants qui est règlementé, pas le contraire, en renvoyant aux Loges cette décision de vouloir porter des gants comme c’est régulièrement rappelé depuis bientôt 80 ans. 80 ans, ce n'est donc pas une lubie ...

Mise à jour 2026 : nous avons publié en 2023 un article "Les gants en Loge Emulation

Ce qu'il faut retenir, c'est qu'il s'agit au mieux d'un droit de les porter parce que c'est bien le port des gants qui est régulé, pas l'absence de gants, et ce n’est qu’une tradition continentale que de faire porter des gants, jusqu'à émettre par oukase pour ça.

Ceux qui font les Règlements seraient là encore bien inspirés de s’instruire des usages historiques de la Franc-Maçonnerie.

Le tablier : 

Alec Mellor disait : « le Tablier était au Maçon ce que la robe était à l’avocat »

Le tablier est évidement l’héritage apporté à la Franc maçonnerie spéculative par la maçonnerie franche opérative lorsque cette première a pénétré les travaux de cette seconde. Le tablier, moyen d’attester de sa qualification pour l’opératif, est devenu le symbole des travaux spéculatifs et s’est paré de décors pour symboliser l’avancée du Franc Maçon dans la connaissance et dans sa maitrise des secrets dans l’Art Royal.

N’oublions pas toutefois que le tablier peut être considéré comme le plus ancien de tous les vêtements.

C’est de pagnes, fait de feuilles de figuier cousu, que s’habillèrent le premier homme et la première femme comme il est dit dans la Genèse.

Nous noterons aussi que l’architecte Hiram avait érigé comme règle le fait pour chaque ouvrier d’offrir un sacrifice à Dieu sur l’autel de l’holocauste. Ainsi, l’agneau fut de tous les temps le symbole de l’innocence et sa peau était le seul reste du rituel des sacrifices, les viscères ayant été offertes en sacrifice à Dieu sur l’autel de l’holocauste et la viande ayant elle été consommé. Chaque ouvrier devait donc offrir un tel sacrifice, et faire de la peau de l’agneau immolé un tablier pour exercer son métier lié à la construction du Temple. Le tablier est donc un habit de travail en premier lieu, chargé de symbole en second …

Mais que disent les constitutions de la Grande Loge mère concernant les tabliers ?

Avant l’acte d’Union de 1813, constituant la Grande Loge Unie d’Angleterre, les règles sont assez floues, et une certaine liberté prévalait à cette époque. Mais dès 1815, en se référant aux "Memorials of the Masonics Union", les Constitutions of the United Grand Lodge of England ont règlementé le port et l’usage des décors de loges. (Comme dirait notre Frère Surveillant, les anglais ont là encore codifiés les règles en Franc Maçonnerie)

Ainsi les constitutions définissent :

1) Pour l’Apprenti Entré, une peau d’agneau de 35,6cm à 40,6cm de large pour 30,5cm à 35,6cm de haut, coupée à l’équerre et sans aucun ornement. Deux lanières blanches servant d’attaches.

2) Pour le Compagnon du Métier, le même format que précédemment avec 2 rosettes à fond bleu ciel, 2 lanières blanches terminées par des houppes d’argent.

On notera donc l’absence de la bavette dans les constitutions de 1815 tel que nous les connaissons actuellement … Cette bavette, décrite comme telle, est un ajout plus récent et les dernières constitutions amendées précisent bien que le tablier reste identique à celui de 1815, mais introduisent une bavette en sus. Cette précision ultérieure ne peut pas être anodine.

3) Pour le Maitre Maçon, toujours le même format que précédemment (ce format est important !) mais avec une doublure bleu ciel, une bordure de 3,8cm de la même couleur et 1 rosette supplémentaire sur une bavette ou un rabat.

Aucun autre ornement n’est autorisé sauf aux Officiers et Passés Officiers de Loges qui peuvent porter l’insigne de leur charge en argent ou en blanc et le n° de la loge au centre du Tablier.

C’est là qu’apparait clairement dans les Constitutions de 1815 les mots « Fall » ou « Flap » que nous traduirons aujourd’hui par bavettes. Cette précision est importante et traduit bien une volonté de distinction en regard des tabliers de grade inférieurs.

La couleur bleu ciel des bords et des rosettes du tablier est le bleu Cambridge, “Cambridge blue”. Il est étroitement lié à la couleur du voile de la vierge Marie, lui-même dérivé de la couleur du bleu de la déesse Isis. C’est la couleur de la bienveillance universelle qui doit rappeler au Franc Maçon cette vertu, mais c’est aussi ce qui semblerait être la couleur des premiers chrétiens…

Notons toutefois quand même que c’est la couleur originelle du Noblissime Ordre de la Jarretière, qui fut changé pour le bleu foncé par le Roi Georges II afin de le distinguer des membres établis dans l’Ordre par les Stuarts.

Aucun autre ornement n’est autorisé par ces Constitutions et pourtant notre regard aiguisé remarquera aussi qu’il n’est aucunement fait mention des penderilles ou des pendeloques argentées présentes sur les tabliers de Maitres actuels. Ces « Tassels » sont aussi apparues plus tard et leur introduction dans le decorum maçonnique ressemble à une légende urbaine alimentant une vaste réflexion symbolique autour du chiffre 7 et des 2 rubans qui l’accompagne. Nous pouvons trouver des réflexions sur les 7 shakras, les 7 planètes sacrées, les 7 métaux des anciens, les 7 qui composent une loge et tant d’autres choses parfois amusantes…

J’ai personnellement souvenir d'une planche très amusantes sur la symbolique maçonnique d’un stylo « Meisterstück Mont Blanc », la pièce du Maître avec son étoile a 6 branches qui doit nous rappeler constamment toute la prudence nécessaire quant aux réflexions symboliques trop poussées…

Si le tablier est sans conteste hautement symbolique, la réalité concernant des « tassels » semble moins symbolique que toute la littérature proposée sur le sujet :

Nous savons que les tabliers de 1815 s’attachaient avec deux lanières terminées par des houppes et qu’un nœud formé sur le devant permettait de ceindre le tablier. Nous pouvons donc aisément imaginer les lanières et houppes pendant sur l’avant du tablier. C’est un fabriquant de décors maçonniques, qui ayant introduit l’attache du tablier par un crochet, a provoqué ce changement important et a ajouté les 2 rubans et 7 pendrillons en rappel des lanières d’attaches et des houppes d’origines. 7 est bien évidement un chiffre très acceptable pour un décor maçonnique … Il ne restait plus qu’à chercher pour trouver, et le maçon sait trouver quand il cherche…

Pour les rendre encore plus acceptables, les Constitutions ont donc été adaptées pour autoriser le port de ces séduisants décors.

Les Maitres de Loges et Passés Maitres portent en lieu et place des 3 rosettes de leurs tabliers, 3 ensembles de lignes perpendiculaires et horizontales formant 2 angles droits argentés dont la longueur des lignes perpendiculaires sont la moitié des lignes verticales.

Ce sont 3 niveaux, des « Aprons levels » selon le texte des Constitutions, que l’on appelle plus généralement des TAU.Toutefois, si il semble être une transcription de la 19e lettre grecque et du TAV hébreu, j’ose utiliser le mot injustement , car le TAV a sa barre horizontale au-dessus du trait vertical, et bien que les grecs puissent l’écrire avec la barre en dessous ou encore sur le côté, ou qu’encore que le TAV massorétique s’écrive comme un U, il n’en reste pas moins que ceux de notre tablier sont inversés au TAV hébraïque et donc au signe qu'Ezechiel traçait sur le front des élus auquel on fait souvent référence.

Il est également intéressant de noter que la définition donnée par le « nouveau dictionnaire universel des arts et des sciences françois latin et anglois » de 1756 définie clairement le TAU comme le « figuré d’un T ou d’une croix dont on a retranché la partie la partie d’en haut ». Il faudra donc chercher ailleurs pour connaitre l’origine de ces TAU inversés sur le tablier de Maitre Installé, ou de Passé Maitre, puisque les Constitutions restent muettes sur ce point particulier et ne fait référence qu’à des « approns levels ».

Nous noterons qu’ils demeurent avant toute chose les symboles du Maitre Installé, le Grade qui est l’antichambre de l’Arche Royale.

Notons qu'il est important pour l'étiquette que tout Maitre Installé, un Passé Maitre, porte en toute circonstance le collier de de Maitre Installé qui va avec et son bijou. C'est absolument indissociable et une faute de tout Maitre Installé que de ne pas le faire. Ce n'est pas reservé au Passé maitre Immédiat de la Loge.

Mise à jour 2026 : là encore, nous avons publié en 2023 un article "Colliers de Passé-Maitres, du bon usage"

Si de nos jours il est habituel de changer de tablier à chaque Grade, il semble qu’une tradition plus courante en Angleterre consiste à faire évoluer son propre tablier d’apprenti par ajout des décors du grade directement sur le cuir du tablier de peau blanche de l’apprenti. Ainsi cousu, le tablier évolue avec l’avancée du maçon dans son parcours … Cependant les insignes apportés seront obligatoirement d’argent, Blanc ou bleu ciel, les constitutions n’autorisant l’Or qu’au décorum de Grande Loge et à quelques Loges très particulières. Nous aurons l’occasion d’en reparler.

Les Médailles de Grades :

Derniers éléments que j’aborderais ce soir, concerne les médailles des Grades maçonniques et les insignes. Ils forment les signes distinctifs d’appartenances à un Grade, à une loge ou à un Ordre particulier.

Toutefois seule peuvent être portés en maçonnerie régulière anglaise les bijoux d’un grade, d’une loge ou d’un Ordre particulier si elle est en accord et admis avec la Grande Loge. Je parle bien sur là de la Grande Loge Unie d’Angleterre et des sides degrees associées, ou degrés de perfectionnement.

Ce n’est absolument pas une règle de la maçonnerie et il ne faut pas en faire une.

La maçonnerie anglaise est ostentatoire, volontairement ostentatoire. C'est sa tradition et les médailles de Grades doivent se porter.

Et c'est là qu'il faut mettre un peu d'intelligence dans tout ça et distinguer dans les reglements de ce qui tient de la règle maçonnique de ce qui tient de la règle politique, et donc notre cas, cette règle est politique, pas maçonnique !

Nous avons affaire ici à une règle politique qui date de 1856 et la création à Londres de la Grande Loge des Maîtres Maçon de Marque. C’est un moment sensible et qui a agité la maçonnerie britannique, et cette situation qui empêche de porter les médailles de Grade que l’on ne voulait pas voir est resté.

Et c’est regrettable car la maçonnerie anglaise est une maçonnerie où l’on se montre, où les Grades sont ostentatoires et il est important pour la sociabilité de porter ses médailles.

Ce sont des concepts qu’ignorent les rites continentaux, parce que le port de bijoux et des insignes apparaissent justement comme des signes ostentatoires, cela n’est pas très “catholique”, qui s’enorgueillie pourtant de chapeaux, de cordons, de bijoux, de baudriers et bien d’autres décors …

Les musées portent le témoignage de tout ça et c’est encore regrettable de s’en être éloigné car que laisserons nous quand nous aurons la Grande Loge d'en Haut ?  Des décors en plastiques acheté sur des plates formes asiatiques ?

Tout cela découle pourtant d’une tradition très ancienne, puisque les prêtres israélites portaient des ceintures, le grand prêtre portait l’Urim et le Tumim, et les Égyptiens de rang portaient des robes blanches ornées de houppes et de franges…

Le port des médailles est donc à considérer par le maçon comme un moyen de prouver son avancée dans la connaissance et dans la maitrise dans l’art royal.

Je prendrais pour seul exemple la médaille de Passé-Maitre : Un ruban bleu ciel auquel est attaché une équerre, et formant un ensemble auquel pend la 47e proposition d’Euclide. Le port de cette médaille permet de distinguer celui qui n'est que Maitre Installé du Passé Maitre alors qu’ils portent le même tablier avec leurs niveaux de tablier si spécifiques.

Nous noterons le cas particulier des médailles de bienfaisances dont le port est à considérer comme obligatoire afin de promouvoir la bienfaisance Maçonnique dans l’Ordre, premier devoir du Franc Maçon…

Si vous avez quelque chose à retenir de tout ceci, c’est que le tablier est l’habit le plus chargé d’honneur de tout Ordre au monde. Il est plus ancien que la Toison d’Or et que l’Aigle Romaine. Il est fait d’une peau d’agneau, blanc pur et sans tâche, symbole de l’innocence et bien qu’il puisse recevoir différents ornements selon l’évolution dans les différents grades, il restera toujours sur le fond ce tablier d’innocence reçu à l’initiation et que nous revêtirons pour nous présenter devant le Créateur.